Cinq questions pour les marchés avant le 1er tour des législatives en France
information fournie par Reuters 28/06/2024 à 11:42

par Yoruk Bahceli et Samuel Indyk

La décision surprise d'Emmanuel Macron de convoquer des élections législatives en France les 30 juin et 7 juillet a secoué les marchés financiers qui s'inquiètent d'une possible arrivée au pouvoir du Rassemblement national (RN) ou du "Nouveau Front populaire" et de l'impact sur les finances publiques de la deuxième économie de la zone euro.

Les investisseurs continuent d'évaluer la portée des garanties apportées par le RN sur le plan budgétaire et le risque d'un dérapage des dépenses publiques avec le programme de l'alliance de gauche à deux jours du premier tour d'un scrutin pour lequel les derniers sondages donnent le RN vainqueur mais sans majorité absolue.

Voici cinq questions clés pour les marchés:

1/ Y A-T-IL DE NOUVELLES DIFFICULTÉS EN VUE POUR LES OBLIGATIONS FRANÇAISES ?

La prime de risque ("spread") sur la dette de la France à dix ans comparativement à celle de l'Allemagne a atteint dans les jours qui ont suivi la dissolution de l'Assemblée nationale environ 80 points de base (pdb), se rapprochant des niveaux observés lors de la crise de la dette de la zone euro.

Après une accalmie, ce spread est remonté vendredi à 84 pdb, au plus haut depuis 2012, alors qu'il évoluait autour de 49 pdb avant l'annonce de la convocation des élections.

Ce niveau reflète un "Parlement sans majorité où aucun parti ne sera en mesure de faire adopter de nombreux textes", estime Gareth Hill, gestionnaire de portefeuille chez Royal London Asset Management.

Le simple fait que le spread reste autour des niveaux actuels entraînera des dommages durables. Le ministère français des Finances estime que le coût plus élevé des emprunts lui coûterait 800 millions d'euros la première année, 4 à 5 milliards la cinquième et 9 à 10 milliards la dixième si cela persistait.

En cas de majorité absolue pour l'extrême droite ou l'alliance de gauche, qui comprend La France insoumise (LFI), le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF) et Europe Ecologie-Les Verts (EELV), le coût des emprunts sera davantage élevé, car il sera encore plus aisé de mettre en oeuvre des programmes dépensiers.

Rassurés en partie par les propos de responsables du RN qui ont promis de mettre fin à des décennies de déficits publics importants, de nombreux analystes considèrent désormais une majorité de gauche comme plus risquée pour les marchés financiers.

Une démission d'Emmanuel Macron de la présidence de la République pourrait, elle, aggraver la situation. Citi estime que la mise en œuvre de la plupart des programmes de l’extrême droite ou l'alliance de gauche sans l'actuel chef de l'Etat à la tête de la France pousserait le spread à 130-135 points de base, contre 100 à 105 points de base s'il reste.

2/ LES TURBULENCES VONT-ELLES S’ÉTENDRE À L'ITALIE ET À D'AUTRES PAYS ?

Les turbulences en France ont également fait grimper les spreads dans les pays dits "périphériques", c'est-à-dire les Etats membres de la zone euro très endettés.

Le spread entre les obligations italiennes et allemandes à dix ans DE10IT10=RR a atteint son plus haut niveau depuis février, à environ 160 points de base. Cet écart ne semble toutefois pas susciter une importante inquiétude.

En 2017, lorsque Marine Le Pen avait annoncé vouloir sortir la France de la zone euro et de l'Union européenne, une décision désormais abandonnée, les répercussions avaient été plus importantes.

"Etant donné l'absence de rhétorique anti-euro, la contagion à la périphérie devrait être limitée", a déclaré Peter Goves, directeur d'études sur la dette souveraine des marchés développés chez MFS Investment Management.

Reste que des tensions entre un nouveau gouvernement français et l'UE pourraient limiter la poursuite de l'intégration européenne et "accroître la vulnérabilité de la zone périphérique à un éventuel choc", estime BofA.

3/ COMMENT LES BANQUES POURRAIENT-ELLES S'EN SORTIR ?

Les banques françaises figurent parmi les grandes perdantes de la crise politique actuelle. Société Générale SOGN.PA , BNP Paribas BNPP.PA et Crédit Agricole CAGR.PA accusent une baisse de leurs cours de Bourse de 9% à 14% depuis l'annonce d'Emmanuel Macron sur les élections législatives.

"Les banques françaises sont très endettées et elles souffriront si elles constatent une hausse des coûts du crédit ou une forte augmentation des emprunts au niveau gouvernemental", prédit Nathan Sweeney, directeur des investissements multi-actifs chez Marlborough.

"Si c'est (Marine) Le Pen, cela signifie-t-il des impôts exceptionnels ou des impôts sur les dividendes ? Cela crée de l'incertitude pour les banques", a-t-il ajouté.

A ce stade, la réaction des investisseurs a été excessive, note toutefois Sam Moran-Smyth, analyste actions chez Barclays. Ce dernier pointe le risque limité en matière de bénéfices et la faiblesse des valorisations des cours de Bourse des banques françaises bien avant l'annonce des élections anticipées.

Société Générale et Crédit Agricole sont plus à risque que BNP Paribas, au regard de la diversité géographique et de la répartition des activités de ce dernier, ajoute Sam Moran-Smyth.

4/ QU'EN EST-IL DES AUTRES VALEURS FRANÇAISES ?

Les valeurs françaises au sens large n'ont pas été épargnées par la crise actuelle: l'indice phare de la Bourse de Paris, le CAC 40 .FCHI , accuse un repli de plus de 6% depuis la dissolution de l'Assemblée nationale.

Les valeurs liées aux infrastructures et aux services aux collectivités ont été aussi durement touchées: Vinci SGEF.PA , Eiffage FOUG.PA et Engie ENGIE.PA ont chuté de 9,5% à 12% sur la même période.

Avant la convocation des élections anticipées, le RN s'était engagé à nationaliser les autoroutes, mais cette mesure ne figure plus dans son nouveau programme. Le parti d'extrême droite a en revanche présenté des projets qui font fi des règles européennes en matière de tarifs de l'électricité.

La dette "corporate", celle des entreprises, a également subi des turbulences ITEXO5Y=MG . Les entreprises françaises constituent le groupe le plus important sur les marchés européens des obligations d'entreprises, représentant 23% de l'indice ICE BofA .MERER00 , selon Janus Henderson.

5/ L'EURO EST-IL PERDANT QUOI QU'IL ARRIVE ?

L'euro EUR=EBS est en baisse de 1% par rapport au dollar depuis l'annonce des élections anticipées et a atteint mercredi son plus bas niveau depuis huit semaines.

Un Parlement sans majorité aurait un impact négatif pour l'euro, mais la monnaie unique souffrirait davantage avec un RN majoritaire, estime Lee Hardman, économiste chez MUFG.

"Dans ce scénario, nous verrions l'euro-dollar évoluer dans une fourchette à un nouveau creux, nous pensons à une parité (entre les deux monnaies)", a-t-il ajouté.

Une incertitude politique accrue bénéficierait surtout au franc suisse, précise Lee Hardman, au regard de sa position d'actif refuge dans la région.

(Reportage Yoruk Bahceli et Samuel Indyk, avec les contributions de Dhara Ranasinghe et Leigh Thomas; version française Claude Chendjou, édité par Blandine Hénault)