Boeing : huit ans après les crashs des 737 MAX, la culture de sécurité a-t-elle vraiment changé ?
information fournie par AOF 31/08/2026 à 09:20

(Zonebourse.com) - Dans le documentaire "Freefall : Boeing au banc des accusés", Rory Kennedy revient sur deux décennies de dérives présumées au sein de la firme de Seattle. À l'occasion de la sortie du film sur Netflix, Zonebourse a voulu en savoir davantage sur la culture de sécurité à l'oeuvre chez Boeing. Si l'avionneur assure avoir réalisé d'importants progrès ces dernières années, deux anciens cadres du groupe que nous avons interrogés estiment au contraire que les problèmes de fond persistent...

Réduction des coûts, pression sur les cadences, affaiblissement du contrôle qualité... La politique industrielle mise en oeuvre depuis l'arrivée du PDG Jim McNerney en 2005, et poursuivie par ses successeurs, aura finalement coûté cher à Boeing, à ses actionnaires et, surtout... à ses passagers.

Les 29 octobre 2018 et 10 mars 2019, les crashs des Boeing 737 MAX de Lion Air et d'Ethiopian Airlines allaient faire 346 victimes et conduire à l'immobilisation mondiale de l'appareil.

Si le premier crash est rapidement digéré par le marché, la seconde catastrophe éveille les soupçons quant à un potentiel problème systémique sur le 737 MAX. L'action Boeing, qui avait atteint un record historique à 440 USD quelques jours plus tôt, tombe à environ 370 USD le 13 mars, amputant la capitalisation du groupe de quelque 32 MdsUSD.

L'enquête se concentre rapidement sur le MCAS, un logiciel susceptible de commander automatiquement une baisse du nez de l'appareil. Pourtant, au-delà de cette défaillance, c'est bien toute la culture industrielle de sécurité de Boeing qui est mise en cause.

Le 787 Dreamliner également pointé du doigt

Rompant avec sa tradition de construire ses appareils dans ses usines historiques de l'État de Washington, Boeing a ouvert en 2011 un site à Charleston (Caroline du Sud) dédié au 787 Dreamliner. Peu de temps après son ouverture, les alertes se multiplient : d'anciens salariés et responsables qualité font état d'une main-d'oeuvre inexpérimentée et mal formée, d'assemblages réalisés à coups de masse ou encore de pièces mises au rebut puis remontées sur des appareils.

Conséquences ? Embrasements de batteries lithium-ion en 2013, problèmes de givrage des moteurs, défauts de fabrication et d'assemblage... Ces défaillances poussent la FAA à suspendre à plusieurs reprises les livraisons du Dreamliner entre fin 2020 et l'été 2022 afin de laisser le temps au constructeur de procéder à des inspections.

L'enquête pointe les défaillances de Boeing

En septembre 2020, une commission de la Chambre des représentants américaine conclut que les deux crashs du MAX ne résultent pas d'une erreur isolée, mais d'une succession de défaillances techniques et managériales, sur fond de pression pour réduire les coûts et respecter les calendriers.

Selon les enquêteurs, ces impératifs ont influencé aussi bien la conception que la production du MAX, au point que les dirigeants de Boeing avaient placé "les impératifs de production au-dessus de la sécurité". La commission pointe également les défaillances de la FAA, qui avait délégué à Boeing une partie des tâches de certification de l'appareil.

Qu'en est-il désormais ?

Contacté par Zonebourse, Boeing assure que certaines des allégations relayées au fil des années restent sans fondement, tandis que "d'autres concernent des problèmes auxquels Boeing a apporté des réponses approfondies ou sur lesquels le groupe continue de progresser, sous la surveillance rigoureuse de nos autorités de régulation".

L'avionneur affirme que ses clients, les experts du secteur, les responsables politiques et ses salariés constatent des améliorations dans sa manière de travailler et de fournir des produits de qualité.

Contacté, le syndicat Speea, qui représente notamment des ingénieurs et des salariés techniques de Boeing, a de son côté, fait savoir qu'il ne souhaitait faire "aucun commentaire" à la suite de la sortie du documentaire.

"Revenir aux fondamentaux de Boeing".

Merle Meyers, l'un des témoins de "Freefall", affirme au contraire à Zonebourse qu'il continue de recevoir des témoignages faisant état d'une pression accrue sur les équipes de production, de qualité et d'ingénierie. L'ancien cadre (2008-2023) se dit notamment "très préoccupé" par le contrôle et la traçabilité des pièces rejetées, ainsi que par le mélange de pièces conformes et non conformes sur les sites d'Everett, Renton et Charleston.

Meyers oppose la réduction agressive des coûts (cost-cutting) à la prévention des coûts (cost-avoidance), qui caractérisait selon lui l'ancien Boeing. A l'époque, "des changements proposés par les salariés eux-mêmes, avec le soutien de leur hiérarchie, pouvaient simultanément générer des économies et améliorer la sécurité", explique-t-il.

Ed Pierson, ancien cadre de Boeing devenu directeur de la Foundation for Aviation Safety, estime lui aussi que les problèmes évoqués dans "Freefall" ne sont pas résolus et que les mesures prises par l'avionneur restent insuffisantes.

Les deux hommes mettent d'ailleurs aussi en cause la FAA, accusée d'accorder trop de confiance au constructeur. Selon Merle Meyers, le manque d'effectifs et d'expérience d'une partie des représentants de l'agence limite leur capacité à peser sur les pratiques de qualité.

La FAA maintient la pression

Si la FAA n'a pas répondu à nos sollicitations, le régulateur continue de surveiller Boeing. En janvier 2024, un élément du fuselage s'est détaché en plein vol sur un 737 MAX 9 d'Alaska Airlines. Alors que la catastrophe a été évitée de justesse, l'enquête a une fois de plus pointé la responsabilité du constructeur avec l'absence des boulons destinés à maintenir le bouchon de porte en place.

Début août, la FAA a par ailleurs ordonné l'inspection d'environ 471 Boeing 737 MAX 8, MAX 9 et MAX 8-200 après la découverte de fissures dans un renfort structurel situé autour de la porte de service avant.

L'agence n'a toutefois pas ordonné l'immobilisation de la flotte, estimant que les inspections permettront de détecter d'éventuelles fissures avant qu'elles ne compromettent l'intégrité structurelle des appareils.

La qualité au coeur de la thèse boursière

Pour les investisseurs, la question de la culture industrielle est d'autant plus importante que Boeing accélère de nouveau ses cadences. Le constructeur est en train de porter la production du MAX à 47 appareils par mois et vise environ 500 livraisons en 2026.

La dernière directive de la FAA ne semble toutefois pas, à ce stade, de nature à remettre en cause la thèse d'investissement. L'absence d'immobilisation de la flotte contraste avec la réaction qui avait suivi l'incident d'Alaska Airlines en janvier 2024. Celui-ci avait entraîné l'immobilisation des MAX 9 concernés, un plafonnement de la production à 38 appareils par mois et près de deux années de surveillance renforcée de la FAA.

La répétition de problèmes de qualité pourrait néanmoins peser sur le sentiment des investisseurs, dont l'attention est désormais concentrée sur la montée en cadence et l'amélioration du flux de trésorerie disponible (FCF).

Qualité d'exécution et volumes, les deux moteurs du titre

Selon Jefferies, la capacité de l'avionneur à améliorer durablement la qualité de sa production tout en augmentant ses volumes sera essentielle pour restaurer pleinement la confiance de la FAA, des compagnies aériennes et du marché.

"Nous continuons de penser que la bonne exécution de la production et des livraisons des programmes 737 MAX et 787 constitue désormais le principal moteur de l'action Boeing", résume l'analyste Ken Herbert.

Pour Merle Meyers, les volumes et les flux de trésorerie ne suffiront toutefois pas à démontrer que Boeing a tourné la page. Un changement durable passerait, selon lui, par le retour à des postes de direction de responsables disposant d'une véritable expertise aéronautique et par une organisation dans laquelle l'ingénierie, la qualité et la sécurité pèseraient au moins autant que les considérations financières.

Copyright (c) 2026 Zonebourse.com - All rights reserved.