"Homme malade de l'Europe", "nouvelle Grèce ?" : la dette française dans le viseur des marchés internationaux information fournie par Boursorama avec Media Services 09/10/2026 à 17:15
Depuis plusieurs semaines, les taux d'intérêt de la dette française bondissent, signe d'une défiance des marchés internationaux. Comment s'explique cette crise de confiance ?
• Pourquoi la perception de la France a-t-elle changé ?
Dans le contexte mondial de montée des taux en raison de la flambée des prix du pétrole, "les pays ayant les finances publiques les plus détériorées -c'est le cas de la France- sont les plus sanctionnés", explique Lilia Peytavin, analyste de JP Morgan AM.
La France a pourtant longtemps bénéficié de "la taille de son économie, de sa solidité institutionnelle et de celle de la zone euro", explique à l' AFP Jochen Stanzl, analyste pour la banque allemand Consorsbank. Cette perception s'est progressivement dégradée avec la dissolution de l'Assemblée nationale . L'envolée de son déficit , le blocage politique annoncé sur le budget 2027 et l'incertitude liée à l'élection présidentielle accroissent les doutes.
"Les marchés connaissaient l'état des finances publiques (françaises) mais ils avaient confiance dans un système politique stable, ce qui n'est plus tellement le cas", abonde Andrzej Szczepaniak, chef économiste chez Nomura, basé à Londres.
• La fébrilité s'installe
La sanction de l'agence de notation Moody's, attendue le 23 octobre prochain, accentue la pression, alors que le gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin s'est inquiété cette semaine dans le Financial Times du risque que la France soit "étranglée par les taux d'intérêt".
Certaines banques et des acteurs institutionnels "pourraient se positionner contre la dette française, mais aussi contre le marché français", relevait il y a déjà plusieurs semaines Christopher Dembik, conseiller en stratégie d'investissement pour le fonds suisse Pictet.
Entre-temps, le coût de l'emprunt à échéance dix ans a grimpé sur le marché obligataire jusqu'à 4,99% début octobre, au plus haut depuis 2002 et lorsqu'il s'agit d'arbitrer, le choix des investisseurs étrangers se fait parfois au détriment de l'Hexagone. "Dans un fonds obligataire que nous gérons, nous avons échangé des titres de dette français contre des allemands et des japonais ", plus "attractifs", a indiqué à l' AFP le fonds nippon Sumitomo Mitsui DS AM.
Un nouvel acronyme injurieux a vu le jour, désignant la France comme "Frogs", "grenouilles" en anglais, mais qui signifie aussi "French Oversized Government and Social Security" ("État et Sécurité sociale français surdimensionnés"), après les "Pigs" (cochons) qui désignait les pays du sud de l'Europe pendant la crise de 2011-2012.
Fait rarissime, plusieurs sociétés du CAC 40 ont emprunté ces dernières semaines à un taux moins élevé que l’État français , comme LVMH ou TotalEnergies, alors que les États sont généralement jugés plus sûrs que les sociétés privées.
• Une crise comparable à la Grèce ?
Est-ce pour autant le début d'un scénario à la grecque ? "On en est loin. La France n'a pas un problème immédiat de financement, et seulement 14% de la dette arrive à échéance en 2027", explique Nicolas Forest, directeur des investissements de Candriam, basé au Luxembourg.
En visite à Londres, Roland Lescure a assuré n'avoir "aucun problème" pour placer la dette française sur les marchés, se voulant rassurant après des propos rapportés par le Wall Street Journal selon lesquels il avait affirmé qu'il était "un peu plus complexe en ce moment" d'écouler des titres à 30 ans. Lors de la dernière émission de Bercy, il y a ainsi eu deux fois plus de demande que d'offre pour 6 milliards d'euros de titres.
Toutefois, "l'inquiétude des marchés porte plutôt sur la volonté et la crédibilité politiques à réduire les déficits à moyen terme " ce qui "est une question qui se pose, avec les candidats à la présidentielle", estime Nicolas Forest.
• La présidentielle en ligne de mire
Le gestionnaire américain Vangard, qui gère 12.000 milliards de dollars, s'est inquiété dans le Financial Times d'un "risque de surenchère politique" qui aboutirait à gonfler encore les dépenses budgétaires, en vue de l'élection présidentielle de 2027.
La montée dans les sondages du candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon et sa proposition d'annuler la partie de la dette détenue par la Banque de France (20% du total) fait figure d'épouvantail pour les marchés.
Quitte à lui préférer la candidate d'extrême droite Marine Le Pen, favorite des sondages, "perçue, à tort ou à raison, comme un moindre mal", même si le "scénario idéal (pour les marchés financiers) serait un candidat centriste", explique à l' AFP Vincent Juvyns, analyste pour ING Belgique.
À ses yeux, nombre d'investisseurs anticipent un tournant possible en France semblable à ce qu'a vécu l'Italie avec Giorgia Meloni, issue du post-fascisme mais dont la politique économique a été considérée comme favorable aux marchés financiers : l'Italie emprunte désormais moins cher que la France.
Dans une opération séduction, Marine Le Pen a promis mardi, si elle devenait présidente, "140 milliards d'euros nets d'économies" d'ici 2032 et un retour du déficit sous les 3% du PIB dès 2030. Cela n'a toutefois quasiment pas eu d'impact sur les taux d'intérêt.