Ubisoft condamne ses actionnaires à trois années de purgatoire
information fournie par Agefi Dow Jones 22/01/2026 à 16:30

Le logo Ubisoft (crédit photo : Ubisoft / )

Une sanction boursière historique. En chutant de 33,4% jeudi vers 16h25, à 4,41 euros, l'action Ubisoft est en passe d'accuser sa plus forte baisse en une séance depuis son introduction à la Bourse de Paris il y a près de trente ans. Cette déconvenue ne corrige pas seulement une mauvaise surprise conjoncturelle, mais intègre de manière brutale l'entrée de l'éditeur de jeux vidéo dans une douloureuse phase de reconstruction qui durera au moins trois années. Au détriment de bon nombre de ses parties prenantes, au premier rang desquelles figurent ses actionnaires.

Le sévère avertissement lancé par Ubisoft sur les résultats de l'exercice qui s'achèvera fin mars prochain acte cette réalité. Les dirigeants prévoient maintenant pour 2025-2026 un "net bookings", soit l'équivalent du chiffre d'affaires, d'environ 1,5 milliard d'euros, une perte opérationnelle de 1 milliard d'euros et un flux de trésorerie disponible négatif de 400 millions à 500 millions d'euros. Ils anticipaient précédemment pour l'exercice en cours un "net bookings" stable par rapport à 2024-2025, soit autour de 1,85 milliard d'euros, un résultat opérationnel "proche de l'équilibre" et un flux de trésorerie disponible "négatif".

Plus inquiétant, Ubisoft a prévenu que ses perspectives d'un résultat opérationnel et d'un flux de trésorerie disponible positifs précédemment communiquées pour l'exercice 2026-2027, ne constituaient "plus une référence appropriée" et qu'elles seraient mises à jour en mai.

+ Le moment de vérité +

Derrière ce choc, l'inventeur des Lapins crétins assume une remise à plat stratégique sans précédent. Son nouveau modèle opérationnel, structuré autour de cinq maisons de création responsables de bout en bout de leurs franchises, vise à corriger des années de dispersion créative et de gouvernance lourde. Mais cette réorganisation a un coût immédiat élevé. Six jeux en cours d'élaboration, dont le très attendu remake de "Prince of Persia: The Sands of Time", ont été abandonnés, tandis que sept autres voient leur temps de développement allongé afin de répondre à des critères de qualité renforcés. Ces décisions devraient se traduire par d'importantes dépréciations, dont l'effet négatif sur le résultat opérationnel de 2025-2026 est estimé à 650 millions d'euros par la société fondée et contrôlée par la famille Guillemot.

Cette "réinitialisation" stratégique est présentée par les dirigeants comme un préalable indispensable au redressement d'Ubisoft à long terme. Elle ne se limite toutefois pas à une refonte de l'organisation créative, car elle s'accompagne d'un effort de rationalisation industrielle déjà tangible sur le terrain. Depuis novembre dernier, l'éditeur de jeux vidéo a licencié 71 personnes dans son studio canadien d'Halifax, 55 emplois ont été supprimés en Suède et 29 développeurs ont été remerciés aux Emirats arabes unis. En parallèle, le programme actuel de réduction des coûts fixes, visant au moins 100 millions d'euros d'économies par rapport à l'exercice 2024-2025, sera intégralement réalisé d'ici mars, soit un an avant la date initialement fixée.

Fort de cette dynamique, Ubisoft engage désormais une troisième et dernière phase de son programme d'économies, en se fixant comme nouvel objectif de réduire d'au moins 200 millions d'euros supplémentaires sa structure de coûts au cours des deux prochains exercices. Au total, l'effort cumulé de discipline financière atteindrait ainsi près de 500 millions d'euros depuis l'exercice 2022-2023, ramenant les coûts fixes annuels du groupe à environ 1,25 milliard d'euros d'ici mars 2028. Une trajectoire ambitieuse, qui suppose une exécution sans faux pas dans un contexte de tension sur les talents et de concurrence accrue sur les grandes licences.

+ Une épreuve de durée +

La plupart des analystes partagent le diagnostic d'un assainissement devenu inévitable, mais ne manquent pas de souligner la profondeur du trou d'air à venir. Oddo BHF estime ainsi qu'il faudra "au moins" trois années pour que la nouvelle organisation permette au groupe de retrouver sa capacité à lancer régulièrement des jeux à succès, renouer avec une croissance durable de ses ventes et générer de la trésorerie. Ce chantier "colossal" pour Ubisoft "devrait s'étendre sur les trois prochaines années", estime également TP ICAP Midcap.

La situation bilancielle d'Ubisoft reste sous contrôle à ce stade, grâce à l'investissement de 1,16 milliard d'euros réalisé en novembre dernier par le géant chinois de la technologie Tencent pour entrer au capital de sa maison de création Vantage Studios, dédiée aux franchises emblématiques "Assassin's Creed", "Far Cry" et "Rainbow Six". Mais la visibilité reste faible sur ce point. A fin mars 2026, Ubisoft devrait afficher une dette nette comprise entre 150 millions et 250 millions d'euros, après avoir consommé pour un montant total de 1,5 milliard d'euros de trésorerie depuis avril 2020.

Or, plusieurs échéances obligataires significatives se profilent à l'horizon. "Le retour (espéré) à un flux de trésorerie disponible positif pourrait constituer l'épreuve décisive pour la survie du groupe, compte tenu de la dette d'environ 1 milliard d'euros au total qu'il doit rembourser en 2027 et en 2028", prévient Bernstein. Le prix des deux obligations à rembourser en novembre 2027 et en novembre 2028 reflue d'ailleurs de 5% à 10% jeudi, souligne un autre analyste. Ubisoft pourrait avoir à se refinancer d'ici à la fin de cette année, alerte Octo Finances, alors que les dirigeants d'Ubisoft ont expliqué qu'ils allaient examiner différentes options pour rembourser la dette au cours des 18 prochains mois, y compris de nouvelles ventes d'actifs. Ce sujet restera brûlant jusqu'à la fin de l'exercice 2029-2030, considère UBS.

Dans ce contexte, le cours de Bourse d'Ubisoft ne semble valoriser qu'une option sur la survie et le redressement de l'entreprise qui fêtera ses quarante ans en mars. A moins d'un succès commercial majeur ou d'une nouvelle opération capitalistique, les actionnaires sont invités à accepter une longue traversée du désert, faite de pertes opérationnelles, de restructurations et de visibilité réduite. Ubisoft leur demande du temps. Sur les marchés financiers, c'est souvent la ressource la plus chère.

-Dimitri Delmond, Agefi-Dow Jones, ddelmond@agefi.fr, ed: JDO

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