Suisse-Les entreprises redoutent l'impact économique d'un éventuel plafonnement de la population à 10 millions
information fournie par Reuters 08/06/2026 à 18:14

La Suisse se rendra aux urnes le 14 juin pour voter sur une proposition visant à plafonner sa population à 10 millions d’habitants, dans le cadre d'un référendum parfois comparé à un "Brexit suisse".

La question divise le pays en deux camps selon les récentes enquêtes d'opinion, le dernier sondage montrant que 47% de personnes y favorables et 52% opposées.

Selon les partisans du plafonnement, défendu par l’Union démocratique du centre (UDC) - parti de droite radicale, le mieux représenté au parlement suisse -la forte croissance démographique pèse sur les infrastructures et les transports publics, tout en alimentant la hausse des loyers et de la criminalité.

"La Suisse est un petit pays au territoire limité, et elle a connu la plus forte croissance démographique ces dernières années", a déclaré à Reuters le député de l'UDC Yvan Pahud.

"LOUP DÉGUISÉ EN AGNEAU"

Les entreprises et les employeurs craignent toutefois qu’un vote favorable limite l’accès à une main-d’œuvre qualifiée et détériore les relations avec l’Union européenne, principal marché d’exportation du pays.

Le monde des affaires avertit aussi que le plafonnement de la population pourrait nuire à l’une des économies les plus résilientes d’Europe.

Molecular Partners MOLN.S , une entreprise de biotechnologie basée à Zurich dont plus de la moitié des quelque 120 employés sont étrangers, affirme qu’elle peine déjà à recruter les talents nécessaires.

Daniel Steiner, vice-président principal chargé des thérapies radiologiques ciblées, estime que se limiter aux talents locaux serait un "véritable frein" et pourrait contraindre l’entreprise à délocaliser certaines activités hors de Suisse.

Martin von Moos, directeur des hôtels Belvoir et Sedartis près de Zurich et président de l’Association suisse des hôtels, souligne que son établissement ne pourrait pas fonctionner sans son personnel étranger, qui représente près de la moitié de ses 115 employés.

Selon lui, l’adoption de cette initiative pourrait entraîner la fermeture de certains hôtels, une hausse des prix et rendre plus difficile l’accès à la Suisse pour les visiteurs non européens.

"Nous qualifions cette initiative de loup déguisé en agneau. Son message paraît simple, mais il cache de graves conséquences."

Rudolf Minsch, économiste en chef de l’association patronale economiesuisse, a qualifié ce plafond de "tentative populiste" visant à résoudre des problèmes complexes par une limite simpliste et artificielle. "Cela vend l’illusion d’un repas gratuit et ne résoudra pas nos problèmes de logement ou de circulation", a-t-il déclaré.

ACCORDS INTERNATIONAUX

Selon la dernière proposition, si la population suisse dépassait 9,5 millions d’habitants — un seuil prévu pour 2031 —, le gouvernement serait tenu de prendre des mesures pour éviter qu’elle n’atteigne 10 millions, un chiffre prévu pour 2042.

À 10 millions d'habitants, Berne serait tenue de résilier les accords internationaux qui favorisent la croissance démographique.

Cela inclut l’accord avec l’UE autorisant la libre circulation des personnes, une condition du réseau complexe d’accords entre la Suisse et Bruxelles qui permet au pays d’accéder au marché unique européen.

Claude Maurer, économiste en chef chez BAK Economics, a déclaré que si Berne renonçait à ses accords bilatéraux, la croissance économique suisse entre 2028 et 2045 serait inférieure de 7,1%, ce qui équivaut à une perte de 685 milliards de francs suisses (744,86 milliards d'euros).

Il a ajouté que la croissance ralentirait, tandis que l’inflation, alimentée par les hausses salariales, pourrait entraîner une hausse des taux d’intérêt.

Les géants suisses Roche ROPC.S , Nestlé NESN.S , ABB

ABBN.S , UBS UBSG.S et Novartis NOVN.S ont tous critiqué ce plafonnement.

"Nous rejetons cette initiative", a déclaré Roche, ajoutant qu'un vote en faveur de celle-ci menacerait les accords avec l'UE et aggraverait la pénurie de main-d'œuvre qualifiée. "Les entreprises dépendent de l'accès à une main-d'œuvre qualifiée, en particulier en provenance de l'UE."

"INQUIÉTUDES D’ALARMISTES"

Thomas Matter, un député de l’UDC et banquier, a qualifié ces inquiétudes d’alarmistes. Selon lui, seul un immigrant sur dix possède des compétences recherchées, et la croissance du PIB par habitant a diminué depuis l’augmentation de l’immigration.

Il a précisé que la Suisse n’est pas contre l’immigration, mais qu’elle doit être modérée et contrôlée afin d’accueillir les bonnes personnes. "Avant, nous avions une immigration qualitative, maintenant nous avons une immigration quantitative. La Suisse a toujours la même superficie qu’en 1848, et de plus en plus de personnes vivent sur le même territoire."

(Reportage John Revill et Marleen Kaesebier, avec la contribution de Cecile Mantovani ; version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)