SpaceX, OpenAI... : comment fonctionne vraiment une IPO ?
information fournie par Zonebourse 22/05/2026 à 14:25

On en parle comme d'un sacre, voire d'une apothéose. Quand SpaceX ou OpenAI feront leur entrée en Bourse, en juin pour la première et d'ici la fin de l'année pour la seconde, aux dernières nouvelles, les médias couvriront l'affaire comme le lancement d'un vol habité vers Mars (d'ailleurs...). Il y aura des chiffres vertigineux, des promesses époustouflantes, des analystes qui piaffent. Et beaucoup de gens qui regarderont sans bien comprendre ce qui se passe vraiment. Alors autant s'y préparer.

Une IPO (Initial Public Offering), ou introduction en Bourse dans la langue de Molière, est le moment où une entreprise privée devient publique. Attention, ce mot "public" a un sens précis : on ne parle pas de la bonne vieille entreprise publique genre la SNCF ou France Télévisions, mais d'une société dont le capital sera ouvert sur l'extérieur. Avant cela, l'entreprise appartient à un cercle fermé : fondateurs, salariés actionnaires ou fonds d'investissement, par exemple. Après, la base actionnariale se diversifie, même si elle peut conserver des actionnaires de contrôle, voire un actionnaire majoritaire. En tout état de cause, c'est le début de l'existence d'un marché plus ou moins liquide qui permettra d'échanger des titres de propriété de cette entreprise, les actions, en confrontant l'offre et la demande pour faire émerger un prix.

Une mécanique lourde et bien huilée

Mais avant cela, il faut se mettre en ordre de bataille pour l'IPO. Une mécanique longue, chronophage et coûteuse. Pour ne pas alourdir le propos du jour, nous sauterons le volet qui concerne la structuration interne de la société pour les besoins de la cotation, qui n'est pas une mince affaire.

Côté finance, dans les mois qui précèdent l'opération, la société choisit une ou plusieurs grandes banques qu'on appelle les banques introductrices (ou underwriters), chargées d'organiser et de placer l'opération. Goldman Sachs, Morgan Stanley, JPMorgan, Bank of America et Citigroup seraient par exemple pressenties pour piloter l'IPO de SpaceX. Leur travail consiste à analyser la société de fond en comble, rédiger le prospectus et surtout, sonder les investisseurs institutionnels pour trouver le bon prix d'émission. C'est ce qu'on appelle le roadshow. Les dirigeants de la société à introduire passent quelques semaines à enchaîner les présentations dans des salles d'hôtel ou de banques, à New York, Londres, Paris, Singapour. Ils vendent leur histoire à des gérants de fonds qui vont décider, ou pas, de passer un ordre. A l'issue de ce tour de table informel, les banques construisent ce qu'on appelle le livre d'ordres : qui veut combien d'actions, à quel prix. Et de ce livre d'ordres émerge le prix d'introduction.

Voyons maintenant quatre choses à connaître pour bien appréhender ces opérations

L'argent ne va pas toujours dans les caisses de l'entreprise

La première confusion à dissiper, c'est qu'une IPO n'est pas forcément une levée de fonds. Il faut distinguer deux choses : les actions nouvelles et les actions existantes. Quand une société émet des actions nouvelles lors de son introduction, elle lève effectivement des capitaux (c'est une augmentation de capital), l'argent entre dans ses caisses, elle peut l'utiliser pour investir, se désendetter, se développer. Mais quand les actionnaires existants vendent leurs actions dans le cadre de l'opération, l'argent ne va pas dans la société : il va dans leurs poches.

Toutefois, les deux mécanismes coexistent souvent dans une même IPO. L'opération permet ainsi à la fois à l'entreprise de lever des fonds pour se financer, et aux actionnaires existants de monétiser tout ou partie de leurs titres. Dans ce cas, le flottant de la société, c'est-à-dire la part du capital librement négociable en Bourse, sera composé des actions nouvelles et des actions vendues par les actionnaires antérieurs.

Les premiers gagnants sont souvent déjà à bord

Cela nous amène à une autre question centrale : qui profite vraiment d'une IPO ? La réponse honnête est : d'abord ceux qui étaient là avant. Les fonds qui ont financé SpaceX ou OpenAI à leurs débuts ont accepté un risque élevé pendant des années. Les dirigeants ont généralement eu de bonnes idées et de longues journées de travail. L'IPO est leur porte de sortie, totale ou partielle. Les fondateurs et les salariés actionnaires voient leurs stock-options devenir liquides. Les banques empochent des commissions qui peuvent représenter des montants colossaux.

Et l'investisseur individuel dans tout ça ? Il arrive généralement en bout de chaîne. Dans les grandes IPO américaines, les actions sont d'abord allouées aux institutionnels, qui ont participé au livre d'ordres. Le particulier, lui, achète la plupart du temps sur le marché secondaire dès l'ouverture de la cotation, au prix qui résulte de l'offre et de la demande en temps réel, lequel peut être très éloigné du prix d'introduction, dans un sens ou dans l'autre.

Il existe quand même des mécanismes pour permettre aux particuliers de souscrire comme les institutionnels, mais seulement via certains brokers et sur allocation discrétionnaire. Pour un particulier français avec un courtier européen classique, le cas le plus fréquent reste : pas d'accès à l'IPO américaine au prix d'introduction, achat possible seulement après la première cotation.

Que veut dire "une IPO de 1 000 milliards de dollars" ?

Autre confusion répandue : le mélange des genres entre le montant de la levée de fonds, s'il y en a une, et la capitalisation boursière. Le jour de son introduction, une société est valorisée par le marché au prix d'introduction multiplié par le nombre total d'actions en circulation. Si OpenAI s'introduit à une valorisation de 1 000 milliards de dollars, cela signifie que le marché estime que l'ensemble de l'entreprise vaut cette somme, pas que 1 000 milliards changent de mains. C'est une évaluation collective et instantanée, qui peut être revue à la hausse comme à la baisse dès les premières minutes de cotation.

OpenAI pourrait aussi profiter de l'occasion pour émettre de nouvelles actions et récupérer de l'argent frais, en comptant sur l'appétit de nouveaux investisseurs. Mettons que la direction espère lever 50 milliards de dollars. Dans ce cas, on entend parfois aussi parler d'une "opération de 50 milliards de dollars". Il est question cette fois de la levée de fonds, pas de la valorisation globale de l'entreprise. Les deux chiffres circulent souvent en parallèle dans la presse, parfois sans grande distinction. D'où l'intérêt de savoir lequel on regarde.

Une IPO, c'est une bonne affaire ?

L'histoire des grandes IPO technologiques enseigne une certaine humilité. Facebook avait connu un démarrage poussif avant de devenir l'une des valeurs les plus rentables de la décennie. Uber et Lyft se sont introduits en fanfare pour passer ensuite plusieurs années sous leur prix d'émission.

Toutefois, la fièvre de l'IA a créé un contexte hyper-spéculatif pour les sociétés qui touchent de près ou de loin à cet écosystème. Cerebras, introduite sur le Nasdaq mi-mai, a vu son cours passer de son prix d'introduction de 185 USD à 367 USD au cours de la première séance, face à l'afflux de demande. Quelques jours plus tard, elle évolue à 290 USD, ce qui signifie que les souscripteurs à 185 USD ont gagné 57% en quelques jours, mais que ceux qui ont acheté au plus haut sont en moins-value de 21%. CoreWeave, dont l'IPO remonte à mars 2025, a connu un parcours similaire (prix d'IPO 40 USD, montée à 187 USD, autour de 101 USD au 20 mai).

En Europe, il faut bien reconnaître que le bilan des IPO est assez inégal, pour des raisons que nous ne détaillerons pas ici mais qui tiennent notamment à la structure du parcours de financement des entreprises. La plus grosse opération récente, Verisure, n'a pas fait d'étincelles avec un cours qui déprime assez loin du niveau d'introduction en 2025. A l'inverse, l'hyperspéculation sur les semiconducteurs est aussi présente, comme le prouve l'IPO de Silex, dont le cours a triplé en quelques jours en mai 2026.

Une nouvelle dimension : SpaceX et OpenAI

SpaceX et OpenAI vont faire franchir un pas de géant aux IPO américaines. La valorisation des sociétés sera incroyablement élevée. On parle de plus de 1 000 milliards de dollars pour OpenAI, l'équivalent du PIB annuel de la Suisse. Pour SpaceX, c'est encore plus vertigineux. Il est question d'une valorisation de 1 800 à 2 000 milliards de dollars pour une levée de fonds de 80 milliards de dollars. Jusqu'ici, c'est le géant saoudien Saudi Aramco qui dominait le classement, avec une valorisation de 1 700 milliards de dollars en 2019, mais une levée de fonds "limitée" à 25,6 milliards de dollars.

Contrairement au Saoudien, qui est une star du pétrole, les deux Américains opèrent dans un secteur dont les perspectives vont vers l'infini et au-delà, en tout cas sur le papier. Et même si ils sont déficitaires pour le moment, ils vont susciter un engouement inédit. Le spectacle sera garanti et irriguera probablement le reste de la cote boursière. C'est sans doute le moment de rappeler qu'une belle histoire n'est pas une thèse d'investissement. En gardant à l'esprit que, par les temps qui courent, le marché préfère les belles histoires aux ratios des tableaux Excel.