Pourquoi Micron est valorisée sur le même multiple que Carrefour ? information fournie par Zonebourse 24/06/2026 à 12:42
La puce est la nouvelle poule aux oeufs d'or. Mais les chiffres sont têtus : Micron, fabricant américain de puces mémoires et dernier grand gagnant de la ruée vers l'intelligence artificielle, se paie en Bourse à peu près au même prix qu'un distributeur de packs d'eau et de boîtes de petits pois. Sur les bénéfices attendus en 2027 et 2028, son ratio cours sur bénéfices (PER) tourne autour de 9 à 10 fois. C'est très exactement le niveau de... Carrefour.
Comment une action multipliée par huit en douze mois peut-elle afficher la même étiquette qu'un distributeur alimentaire à la croissance poussive ? La réponse de l'analyse classique, c'est-à-dire hors folie de l'IA, est relativement simple : la mémoire est un produit banalisé. Un gigaoctet de DRAM ne se distingue pas beaucoup de celui du voisin. Dès que la demande faiblit, tout le monde casse les prix. Le client se fiche un peu de savoir d'où vient la mémoire de ses équipements : il suffit qu'elle fonctionne. Comme l'activité est très cyclique (hors folie de l'IA), les surcapacités sont récurrentes et le secteur alterne les périodes normales et les périodes de vaches maigres.
La réponse (académique) à la question du titre est donc que Micron est une valeur très cyclique, que le marché valorise peu parce que ses résultats font le yoyo en fonction de facteurs exogènes à son activité. Comme un constructeur automobile grand public en quelque sorte. Le marché paie peu parce qu'il refuse de capitaliser durablement des bénéfices qu'il juge éphémères. Quand les profits explosent, comme aujourd'hui, il applique un multiple ridicule, persuadé que la rechute suivra. A l'inverse, c'est au creux de la vague, lorsque Micron perd de l'argent ou n'en gagne pas beaucoup, que le PER s'envole ou devient négatif. L'exemple marche aussi avec SK Hynix, jadis acteur coréen laborieux de la mémoire, désormais seconde capitalisation du pays et quatorzième mondiale.
La mémoire a toujours été le parent pauvre des semi-conducteurs. Pendant que Nvidia, Arm ou les concepteurs sans usine encaissent des marges dignes du logiciel grâce à leurs brevets, les fabricants de mémoire, eux, investissent lourdement pour vendre un produit interchangeable dont ils perdent sporadiquement le contrôle des prix.
Mais ça, c'était avant l'IA
Alors pourquoi la flambée du cours ? Parce que l'IA a fait surgir une mémoire (presque) pas comme les autres : la HBM, cette mémoire à très haute bande passante qui enrobe les processeurs graphiques des centres de données. La mémoire ressemble à nouveau à un produit différencié, qu'on s'arrache et qui crée un pouvoir de fixation des prix inédit.
Pour donner une idée très précise, la marge opérationnelle moyenne de Micron sur les 10 dernières années était de 19%, avec un plus haut à 49% en 2018 et un plus bas à -23,4% en 2023. Sur 2026, la marge devrait monter à 72%, puis atteindre 80,5% en 2027 (données Zonebourse / S&P Capital IQ). Une autre façon de chiffrer la différence, encore plus spectaculaire : cette accélération des marges s'accompagne d'une forte croissance des ventes. Le record de bénéfice net de la société date de 2018 avec 14,3 milliards de dollars. Pour l'exercice clos fin août prochain, les analystes pensent qu'il se situera à 70,5 milliards de dollars. Cinq fois plus que le précédent record. Et à l'issue du suivant, bouclé en août 2027, le profit atteindrait 132,4 milliards de dollars !
Dès lors, on comprend la folie qui s'est emparée de l'action. Mais le marché a quand même la mémoire longue, sans mauvais jeu de mots. Il accepte l'idée d'un super-cycle, mais n'adhère pas au cycle infini. Dit autrement, le cours célèbre la révolution de l'IA, mais le multiple parie sur le retour à la normale à terme. Toutefois, si ce "à terme" est un horizon plus éloigné que lors des précédents cycles, le multiple de Micron pourrait sortir de son canal historique pour valoriser l'accumulation inédite de bénéfice. Les optimistes misent clairement là-dessus.
Micron est certes valorisé comme Carrefour, mais pas pour les mêmes raisons. En Europe, le modèle de la distribution alimentaire offre peu de perspectives de croissance et des marges faibles : il n'y a presque aucune chances de voir les résultats croître considérablement sur la durée. Le marché applique donc un multiple très faible. A titre informatif, et un peu cruel, Carrefour devrait afficher une marge opérationnelle de 2,9% cette année, et dégager un bénéfice net de 1,17 milliard d'euros.