Pourquoi la hausse de l'euro à 1,20 dollar marque un cap
information fournie par Reuters 28/01/2026 à 12:25

par Dhara Ranasinghe

L'euro a franchi mardi la barre de 1,20 dollar, pour la première fois depuis 2021, soulignant la détérioration continue du sentiment envers le billet vert.

Ce niveau marque un seuil psychologique crucial pour les investisseurs comme les responsables de la Banque centrale européenne (BCE).

POURQUOI LE SEUIL DE 1,20 DOLLAR EST-IL IMPORTANT ?

L'euro a bondi de 13% l'an dernier face au dollar, sa meilleure performance annuelle depuis 2017, et gagne encore 2% depuis le début 2026.

Si la tendance haussière de la devise unique n'est pas nouvelle, le seuil de 1,20 dollar constitue un chiffre rond auquel sont souvent attentifs les investisseurs.

D'autant que c'est ce niveau qui avait été signalé l'an dernier par le vice-président de la BCE, Luis de Guindos, comme un seuil de douleur que ne pourrait ignorer l'institut de Francfort.

Depuis les déclarations de Luis de Guindos en juillet, la hausse de l'euro n'a pas été linéaire. La devise unique a approché le seuil de 1,20 dollar en septembre avant de fléchir face au redressement du billet vert.

Fin 2025, l'euro se négociait autour de 1,17 dollar alors qu'il était tombé près de la parité au début de la même année.

Tout s'est accéléré en 2026, notamment avec les spéculations autour d'une intervention conjointe américano-japonaise pour endiguer la faiblesse du yen, qui ont encore pesé sur le dollar.

Historiquement, le niveau de 1,20 dollar se situe légèrement au-dessus de la moyenne de la monnaie unique depuis sa création en 1999. Mais il reste bien inférieur au seuil de 1,60 dollar atteint en 2008.

POURQUOI L'EURO MONTE ?

Principalement en raison de la faiblesse du dollar depuis le retour de Donald Trump il y a un an à la Maison blanche.

Les politiques commerciales erratiques du président américain, ses confrontations géopolitiques multiples, y compris avec ses alliés européens, et ses attaques répétées contre la Réserve fédérale (Fed) ont ébranlé la confiance des investisseurs dans la devise.

Parallèlement, l'euro a bénéficié de la résilience de l'activité économique en Europe, de la fin progressive de l'assouplissement monétaire de la BCE et des vastes projets de dépenses et d'investissement en Allemagne, première économie du bloc monétaire.

Mardi soir, interrogé pour savoir si la baisse du dollar était trop importante, Donald Trump a affirmé que la valeur de la devise était "très bien", provoquant dans la foulée un nouveau repli du billet vert.

"Cela montre qu'il y a une crise de confiance envers le dollar américain", estime Kyle Rodda, analyste de marché chez Capital.com. "Il semblerait que tant que l'administration Trump maintiendra sa politique commerciale, étrangère et économique erratique, cette faiblesse pourrait persister."

QUEL IMPACT POUR LES ENTREPRISES ?

Le renforcement de l'euro, qui augmente le coût des exportations, pourrait commencer à se faire sentir dans les prochaines publications de résultats des entreprises.

Selon Goldman Sachs, les sociétés du STOXX 600 .STOXX réalisent 60% de leurs chiffres d'affaires à l'international, dont près de la moitié aux Etats-Unis.

Jusqu'à présent, les investisseurs en actions ont largement négligé l'impact de la vigueur de l'euro compte tenu des perspectives économiques globalement favorables.

Pourtant, les bénéfices des entreprises européennes devraient avoir reculé en 2025. D'après Barclays, la hausse de l'euro explique environ la moitié des révisions à la baisse du consensus sur les bénéfices par action.

LA BCE EST-ELLE INQUIÈTE ?

La BCE n'a pas de mandat concernant le taux de change, son objectif prioritaire étant la stabilité des prix.

Elle n'intervient donc pas directement sur la devise mais reste attentive aux mouvements de marché car ils peuvent avoir un impact sur l'inflation.

Généralement, les responsables de la banque centrale s'intéressent davantage à la rapidité et à l'ampleur des mouvements de change qu'à un niveau précis. Toutefois, le seuil de 1,20 dollar a suscité plusieurs réactions de banquiers centraux, signe qu'il marque un cap certain.

Mercredi, le gouverneur de la Banque de France et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, François Villeroy de Galhau, a indiqué que la banque centrale suivait "avec attention cette appréciation de l'euro, et ses conséquences possibles sur une moindre inflation".

"C'est un des éléments qui guidera notre politique monétaire et nos décisions sur les taux d'intérêt, tout au long des prochains mois", a-t-il ajouté.

De son côté, le gouverneur de la Banque d'Autriche, Martin Kocher, a estimé mercredi auprès du Financial Times qu'une baisse des taux pourrait être envisagée si un renchérissement supplémentaire de l'euro pesait sur la prévision d'inflation de la BCE.

"Si l'euro continue de s'apprécier, cela pourrait à un moment donné créer une certaine nécessité à réagir en matière de politique monétaire", a-t-il dit.

Une nouvelle appréciation de l'euro pourrait exercer une pression à la baisse sur les prix des importations. La BCE prévoit déjà de ne pas atteindre son objectif d'inflation de 2% cette année et l'année prochaine.

L'EURO PEUT-IL REMPLACER LE DOLLAR COMME PREMIÈRE MONNAIE DE RÉSERVE ?

Si la hausse spectaculaire de l'euro reflète un optimisme accru, la domination du billet vert comme devise de référence est telle qu'il sera difficile pour la monnaie européenne de le détrôner.

Le dollar représente un peu moins de 60% des réserves monétaires mondiales contre environ 20% pour l'euro.

La domination des Etats-Unis sur le commerce international et la profondeur de leurs marchés de capitaux laissent penser que cette situation ne devrait pas évoluer de sitôt.

La présidente de la BCE, Christine Lagarde, a appelé à plusieurs reprises à profiter de la crise de confiance sur le dollar pour renforcer le rôle de l'euro à l'échelle mondiale. Selon elle, l'Europe a principalement besoin de lever des barrières internes, en parachevant notamment son union des marchés de capitaux.

(Reportage de Dhara Ranasinghe, avec la contribution de Yoruk Bahceli et Samuel Indyk ; version française Blandine Hénault, édité par Kate Entringer)