LVMH a conclu en 2002 un accord secret visant à racheter les actions Hermès de Nicolas Puech
information fournie par Reuters 17/09/2026 à 08:51

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par Tassilo Hummel et David Gauthier-Villars

Le géant français du luxe LVMH a déclaré dans un document judiciaire déposé en juin qu'il n'avait jamais envisagé d'acquérir les actions Hermès de Nicolas Puech, le membre de la ‌famille derrière ce groupe concurrent, qui affirme avoir été spolié de sa participation de 6% par le biais de manœuvres impliquant son défunt gestionnaire de fortune.

Il n'a "jamais été question, pour le groupe, d'acquérir la participation de Nicolas Puech – a fortiori contre son gré et sans s'acquitter du prix de cession", a déclaré LVMH dans ses conclusions de défense communiquées au tribunal judiciaire de Paris, en réponse à une ​action en justice intentée par l'héritier d'Hermès.

Mais des documents consultés par Reuters ont révélé que LVMH a signé en 2002 un accord visant à racheter les actions Hermès de Nicolas Puech, dans le cadre d'une transaction élaborée par des représentants de LVMH avec le conseiller financier de l'héritier, Éric Freymond, désormais décédé.

Selon les documents, LVMH et la holding de la famille Arnault ont versé à la société de gestion d'Éric Freymond au moins 20 millions d'euros de commissions, frais de gestion et honoraires de conseil entre 2001 et 2009, alors que ce dernier aidait LVMH à se constituer secrètement une participation substantielle dans Hermès.

Les révélations de Reuters marquent un nouveau rebondissement dans une affaire remontant aux débuts des années 2000, lorsque LVMH a commencé à discrètement constituer une participation dans le capital de son concurrent, ​suscitant une rivalité féroce entre les deux groupes de luxe.

LVMH a accumulé jusqu'à 23% du capital d'Hermès avant d'accepter de céder sa participation dans le cadre d'un accord de trêve conclu en 2014.

Nicolas Puech affirme n'avoir découvert la disparition de ses actions qu'en 2022, après avoir mis fin à sa collaboration avec son gestionnaire de fortune. Au cours actuel de l'action Hermès, la participation de 6% de Nicolas Puech vaudrait environ 10 milliards d'euros.

Cherchant à être dédommagé pour sa fortune disparue, l'héritier du groupe de luxe a intenté l'année dernière ​une action en justice devant le tribunal judiciaire de Paris, réclamant à réserver des intérêts civils pour réparer ses pertes, chiffrées à 14 milliards d'euros. Une instruction pénale, visant notamment le défunt ⁠conseiller de Nicolas Puech et un avocat qui a conseillé LVMH lors de la constitution secrète de sa participation dans les années 2000, est menée en parallèle.

La plainte de l'héritier d'Hermès cite LVMH et son président comme défendeurs, ainsi que des sociétés affiliées à Éric Freymond.

Dans ses conclusions déposées en juin au tribunal judiciaire de Paris, LVMH a fait valoir que ‌l'achat des actions de Nicolas Puech n'aurait eu aucun sens, le groupe prévoyant à l'époque de convaincre l'héritier de rejoindre un bloc d'actionnaires capables d'influencer la direction d'Hermès, ce qui aurait été impossible sans sa participation dans le groupe.

Mais les documents examinés par Reuters montrent qu'en 2002, peu après l'achat de premiers paquets d'actions de son concurrent, LVMH a signé un accord avec le gestionnaire de fortune de l'héritier portant sur l'achat des actions Hermès de Nicolas Puech.

Actions disparues

LVMH n'a jamais précisé s'il avait racheté les actions Hermès détenues par Nicolas Puech. Dans ses conclusions déposées en juin, le groupe a reconnu avoir collaboré avec Éric ​Freymond pour accumuler des actions Hermès, mais a affirmé que tout achat d'actions de Nicolas Puech aurait été involontaire.

Un porte-parole de LVMH a refusé de commenter l'accord ‌de 2002 et les versements effectués à Éric Freymond. Nicolas Puech n'a pas souhaité s'exprimer, invoquant l'instruction pénale en cours. Hermès n'a pas non plus souhaité s'exprimer.

Éric Freymond, mortellement percuté par un train en Suisse en juillet 2025, avait nié toute malversation avant sa mort. ⁠Son décès, que le parquet de Berne a qualifié de suicide, est intervenu alors que les autorités françaises enquêtaient pour déterminer si le financier suisse s'était approprié illicitement les actions de Nicolas Puech.

Un autre document judiciaire daté de 2017 et provenant d'une autre affaire - opposant le géant du luxe et Éric Freymond en Suisse et classée par convention transactionnelle par la suite - montre que LVMH a déclaré que l'accord de 2002 visant à racheter les actions de Nicolas Puech n'avait jamais été exécuté.

LVMH indique par ailleurs que son dirigeant en charge de l'opération, Pierre Godé, n'avait pas été en mesure de vérifier que l'héritier du groupe avait autorisé Éric Freymond à vendre ses titres.

En mai, le parquet de Paris a déclaré à Reuters qu'il enquêtait pour déterminer si Alexandre Montavon, avocat suisse et ancien administrateur au ⁠sein de la société de gestion de patrimoine d'Éric Freymond, était impliqué dans ‌le "détournement des actions Hermès de Nicolas Puech au profit de LVMH."

L'avocat en question, mis en examen, a déclaré à la juge d'instruction en mai qu'il avait conseillé LVMH sur l'accord de 2002, selon le procès-verbal de son interrogatoire consulté par Reuters.

Selon ses déclarations, l'accord de 2002 négocié avec Éric Freymond prévoyait que LVMH ⁠achète des millions d'actions Hermès à Nicolas Puech et à d'autres héritiers de sa branche familiale.

Un avocat d'Alexandre Montavon, sollicité par Reuters, a contesté les soupçons à l'encontre de son client, indiquant que ce dernier n'avait jamais été informé "à l'époque des faits" que la maison mère de Louis Vuitton et Dior avait racheté des actions appartenant à Nicolas Puech.

L'action en justice engagée contre LVMH en Suisse a été intentée par ‌Éric Freymond en 2016. Le gestionnaire de fortune accusait LVMH de ne pas l'avoir rémunéré à sa juste valeur pour les services qu'il avait rendus en aidant la société à acquérir des actions Hermès. LVMH a réglé l'affaire par la signature d'une transaction en 2019, en acceptant de verser 10 millions d'euros à Éric Freymond.

Dans ses explications devant la ⁠justice suisse, LVMH a détaillé les versements effectués à Éric Freymond entre 2001 et 2009 et a indiqué qu'ils visaient en partie à soigner ses relations avec le gestionnaire de fortune et à s'assurer que celui-ci ne vende pas des actions Hermès à des ⁠concurrents.

Éric Freymond avait accès aux actions Hermès en raison de sa relation avec Nicolas Puech et ‌de ses liens avec d'autres membres de la famille détenant des actions de la société.

Plus d'une centaine d'héritiers issus de trois branches familiales différentes détiennent des participations dans Hermès, société fondée en 1837.

Reuters n'a pas pu confirmer quels membres de la famille, le cas échéant, avaient collaboré avec Éric Freymond pour vendre leurs actions à LVMH, ni s'ils étaient en mesure de connaître l'identité de l'acheteur.

Un accord secret

Les relations entre Éric Freymond et LVMH sont au cœur du procès intenté par Nicolas Puech concernant la perte supposée de sa fortune, ainsi que de l'instruction pénale qui se déroule en France sur l'acquisition de ses ‌actions Hermès.

Ces relations ont débuté en 2001 après qu'Alexandre Montavon a aidé Éric Freymond à rencontrer Pierre Godé, proche collaborateur et conseiller de longue date de Bernard Arnault, selon l'interrogatoire de l'avocat suisse et les explications déposées par LVMH devant le tribunal suisse.

Dans ses explications, LVMH indique qu'Éric Freymond affirmait entretenir des liens avec des actionnaires de la famille Hermès désireux de vendre leurs actions, "sans pour autant dévoiler de détails quant à l'identité du ou ​des vendeurs."

Éric Freymond a proposé de créer un "écran" pour les ventes d'actions à LVMH en utilisant les comptes de Nicolas Puech comme intermédiaire pour les actions Hermès détenues par des tiers, selon les propos d'Alexandre Montavon.

L'objectif était de dissimuler le fait que LVMH était le véritable acquéreur, certains héritiers d'Hermès pouvant se montrer hostiles à la vente de leurs actions à une entreprise concurrente, a-t-il précisé.

"M. Freymond nous a alors proposé que ces achats se fassent par l'intermédiaire de M. Puech en étant financés par l'intermédiaire de LVMH et c'est ce qui s'est fait", a-t-il déclaré.

LVMH n'a pas répondu aux questions de Reuters concernant son utilisation présumée du compte de Nicolas Puech pour acheter des actions Hermès en 2001. Le groupe de luxe a déclaré en 2017, dans le cadre de l'action en justice en Suisse, ⁠qu'il avait accumulé 4,9% du capital d'Hermès en 2002 grâce aux services d'Éric Freymond.

Par la suite, le 12 novembre 2002, Pierre Godé et Éric Freymond ont signé un accord prévoyant l'acquisition par LVMH de millions d'actions Hermès supplémentaires appartenant à Nicolas Puech et à d'autres héritiers de sa branche familiale. L'accord prévoyait que les rachats d'actions débuteraient après le départ de Jean-Louis Dumas, dirigeant historique d'Hermès, qui a finalement pris sa retraite en 2006.

Dans ses explications déposées en 2017 devant le tribunal suisse, LVMH a indiqué que cet accord avait ensuite été mis en séquestre dans l'attente de la confirmation du "pouvoir détenu par M. Freymond pour le compte de Nicolas Puech."

La société a précisé que Pierre Godé "n'avait encore jamais rencontré M. Nicolas Puech et n'était donc pas en mesure de vérifier les intentions véritables de ce dernier, ni à plus forte raison de celles de sa branche familiale."

LVMH a ajouté n'avoir jamais demandé à Éric Freymond d'exécuter l'accord et que le document avait été détruit fin 2010, l'année où LVMH a révélé sa participation importante dans Hermès.

Lors de son interrogatoire, Alexandre Montavon a déclaré qu'il n'avait "absolument jamais" discuté avec Nicolas Puech de la cession de ses titres Hermès au groupe LVMH.

Lorsqu'il a été interrogé par la juge d'instruction en charge du dossier sur les raisons pour lesquelles il n'a jamais abordé le sujet de la cession de ses titres avec l'héritier d'Hermès, Alexandre Montavon a déclaré que Nicolas Puech "avait un représentant à qui il avait donné tout pouvoir pour ce faire."

LVMH n'a pas répondu aux questions de Reuters visant à savoir si le géant du luxe avait discuté ​de l'accord de 2002 avec Nicolas Puech, ni pourquoi le document avait été détruit.

(Version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)