Les frappes iraniennes contre les États du Golfe pourraient élargir la guerre contre l'Iran
information fournie par Reuters 03/03/2026 à 17:14

par Samia Nakhoul

Les frappes iraniennes contre les États du Golfe pourraient les pousser dans les bras de la coalition animée par les Etats-Unis, ont estimé des analystes, après que Téhéran a attaqué des ports, des villes et des installations pétrolières dans cette région vitale pour la production d'énergie.

En frappant les artères économiques du Golfe en réponse aux frappes américaines et israéliennes contre son territoire, l'Iran pourrait ainsi faire grossir les pays unis contre lui, ont ajouté ces analystes spécialistes du Moyen-Orient.

Selon ces derniers, l'objectif des frappes iraniennes contre certains États du Golfe alliés des États-Unis et abritant des bases militaires américaines était de s'assurer que ces pays fassent pression sur le président américain Donald Trump pour qu'il mette fin à la guerre. Mais il semblerait que l'Iran ait mal calculé son coup, ont-ils estimé.

"Les États du Golfe sont désormais confrontés à des choix difficiles : se joindre plus ouvertement aux États-Unis dans leur effort de guerre - en autorisant l'utilisation de leur espace aérien et de leur territoire et en participant potentiellement à des opérations militaires - ou risquer une nouvelle escalade sur leur propre sol", a déclaré Abdulaziz Sager, président du groupe de réflexion Gulf Research Center, basé en Arabie saoudite.

L'option de la neutralité s'est éloignée lorsque les missiles iraniens ont commencé à tomber et "nous ont forcés à devenir leurs ennemis", a-t-il déclaré. Les frappes iraniennes ont poussé les États qui avaient auparavant adopté une position prudente à s'aligner ouvertement sur Washington et à se préparer à défendre leur territoire et leurs intérêts, a-t-il ajouté.

LES FRAPPES DE L'IRAN RENFORCENT L'UNITÉ DES ÉTATS DU GOLFE

L'Iran a lancé ses salves de missiles après la mort du guide suprême du pays, Ali Khamenei, tué samedi par des frappes militaires américaines et israéliennes qui, selon Donald Trump, visaient à prévenir une menace pour la sécurité des États-Unis et à empêcher l'Iran de développer des armes nucléaires.

Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui réunit l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), le Qatar, Bahreïn, le Koweït et Oman, a tenu une réunion ministérielle d'urgence dimanche.

Lors de ce conseil, l'article 51 de la Charte des Nations unies a été invoqué, fixant des "lignes rouges" et signalant sa volonté de se défendre collectivement face à l'augmentation des risques énergétiques et sécuritaires.

Le CCG a déclaré que la poursuite des frappes risquait de transformer le Golfe en un "théâtre d'opérations actif".

Après les frappes iraniennes, les États du Golfe ont activé leurs systèmes de défense aérienne conjoints et ont effectué des vols de reconnaissance dans l'espace aérien régional.

Selon les analystes, deux choix s'offrent aux six monarchies arabes et musulmanes du golfe Persique : réagir et risquer une guerre plus large, ou se retenir et accepter l'érosion de la sécurité, de la stabilité économique et de la crédibilité internationale sous le poids d'attaques répétées.

Des responsables de ces pays ont affirmé que des messages ont été transmis à Téhéran, directement et indirectement, avertissant que de nouvelles attaques auraient des conséquences.

"Concrètement, ils vont essayer d'attendre autant que possible. Les Américains les frappent et les Israéliens les frappent", a déclaré l'un d'eux.

Il a souligné qu'il n'était pas clair si les frappes iraniennes contre les installations pétrolières étaient ordonnées de manière centralisée ou menées par des unités rebelles.

Deux scénarios semblent se dessiner : soit le commandement s'est fracturé, les unités agissant de manière autonome, soit les décisions sont toujours coordonnées au sommet.

LES ENJEUX SONT ÉLEVÉS

Les enjeux dépassent largement le cadre du Golfe alors que la menace pèse sur les exportations de pétrole et les infrastructures énergétiques, mettant en danger un corridor énergétique vital pour le commerce et les marchés mondiaux.

Les marchés de l'énergie sont confrontés à l'un des chocs les plus graves depuis des décennies. Certaines installations énergétiques du Golfe ont temporairement fermé, notamment les installations de GNL (gaz naturel liquéfié) du Qatar, qui représentent environ 20% de l'approvisionnement mondial.

"Si les frappes se poursuivent à ce rythme et que le Golfe ne peut pas résister à un conflit prolongé, à la perturbation des voies maritimes pétrolières ou à la fermeture du détroit d'Ormuz, il serait naturel que d'autres pays interviennent, car les intérêts mondiaux seraient directement affectés", a déclaré Ebtesam Al-Ketbi, présidente de l'Emirates Policy Center.

Mohammed Baharoon, directeur général du Dubai Public Policy Research Center, a quant à lui déclaré que la logique d'élargissement de la coalition contre l'Iran avait été renforcée après que les Émirats arabes unis ont qualifié les frappes iraniennes d'actes de terrorisme.

"L'Iran pousse le Golfe à former une coalition de plus en plus large contre lui", a-t-il déclaré.

"En attaquant les États du Golfe, l'Iran les transforme en ennemis et risque de déclencher une guerre plus large dont personne ne veut."

Le conflit s'est par ailleurs étendu jusqu'au frontière de l'Union européenne, une base britannique à Chypre ayant été visée par des drones de fabrication iranienne. Des installations hébergeant les forces françaises à Abou Dhabi ont également été touchées.

La France, l'Allemagne et Royaume-Uni ont menacé dimanche de frapper les sites de lancement sur le sol iranien si les attaques contre les Etats du Golfe se poursuivent. Ces éléments soulèvent la possibilité que l'Otan soit finalement entraînée dans le conflit.

Les Émirats arabes unis ont été les plus touchés par les attaques iraniennes. Environ 63% des frappes ont visé leurs aéroports, leurs ports et leurs infrastructures pétrolières.

Les responsables estiment que 165 missiles balistiques et de croisière, ainsi que 600 drones, ont été lancés au cours des 48 premières heures du conflit.

Les missiles qui ont frappé Doha, Dubaï et Manama au cours du week-end ont également impacté l'image des États du Golfe en tant que pôles financiers, d'investissement et touristiques.

Bien que les Émirats arabes unis soient déterminés à éviter une guerre totale, ils ont rapidement réagi par la voie diplomatique, convoquant l'ambassadeur iranien, rappelant leur propre envoyé, fermant leur ambassade à Téhéran et portant l'affaire devant le Conseil de sécurité des Nations unies.

Des responsables du Golfe estiment que l'Iran a fondamentalement modifié le paysage diplomatique en lançant à une telle échelle des missiles balistiques et des drones.

Ils affirment que les actions de Téhéran ont rendu plus difficile toutes transactions futures avec les États-Unis visant à traiter le programme de missiles de l'Iran séparément de ses ambitions nucléaires. Cette position est selon eux désormais partagée par les voisins sunnites arabes du Golfe et les gouvernements occidentaux.

(Avec la contribution d'Ahmed Tolba, rédigé par Samia Nakhoul; version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)