Le marché obligataire US dans l'incertitude avec les turbulences sur les droits de douane information fournie par Reuters 23/02/2026 à 11:09
par Laura Matthews et Sinéad Carew
La décision de la Cour suprême des Etats-Unis d'annuler vendredi dernier les droits de douane dits "réciproques" imposés par le président Donald Trump à ses partenaires, loin d'être un soulagement, ajoute de nouveaux risques et incertitudes à la politique commerciale, à la dette américaine et au dollar.
La plus haute juridiction des États-Unis a statué que le président américain ne pouvait invoquer l'argument de l'urgence nationale pour imposer des droits de douane sans l'accord du Congrès, mais elle n'a pris aucune décision concernant le remboursement des surtaxes déjà prélevées auprès des importateurs, laissant ainsi ouverte la possibilité d'un trou de quelque 170 milliards de dollars dans les finances américaines.
La réaction à cette décision de la part du locataire de la Maison blanche, qui a immédiatement annoncé une surtaxe de 10% sur les importations, portée samedi à 15%, provoque déjà la colère en Europe et sème une nouvelle fois la confusion sur la politique commerciale de la première puissance économique mondiale.
Le dollar en fait les frais, en particulier par rapport aux valeurs refuges telles que le franc suisse et le yen japonais, tandis que le marché obligataire peine à se faire une idée des risques que le jugement fait peser sur la situation budgétaire et ses implications pour l'inflation.
La conclusion la plus évidente semble être que les droits de douane de substitution annoncés par Donald Trump sont moins élevés que ceux qui étaient en vigueur et devraient alléger la pression sur les prix à court terme.
La décision de la Cour suprême limite toutefois le pouvoir du président, qui invoque désormais l'article 122 du Trade Act de 1974 pour ses nouvelles surtaxes, qui ne s'appliquent que pendant cinq mois.
"L'incertitude est de retour et, compte tenu des dernières démonstrations de force des dirigeants européens, le risque d'escalade est désormais plus élevé qu'il y a un an", écrivent les analystes d'ING dans une note.
LITIGES À VENIR
Dans le cas des bons du Trésor américain, l'un des risques est celui des litiges visant à obtenir des remboursements, qui peuvent durer des mois devant les tribunaux inférieurs.
Les estimations des recettes générées jusqu'à présent par les droits de douane concernés par la décision de la Cour Suprême dépassent les 175 milliards de dollars (148,19 milliards d'euros), ce qui représente une part modeste du total des recettes prévues, qui s'élèvent à plus de 5.000 milliards de dollars, mais suffit à faire peser le risque d'un financement supplémentaire.
Dan Siluk, responsable des titres à court terme et de la liquidité chez Janus Henderson, souligne que les remboursements entraîneraient une augmentation des émissions de dette.
"À la marge, cela augmente le risque d'une pression accrue sur la partie longue de la courbe, en particulier si les émissions liées aux remboursements coïncident avec des besoins d'emprunt déjà élevés et un resserrement quantitatif (QT) en cours", a-t-il déclaré.
Le rendement des bons du Trésor à dix ans US10YT=RR a légèrement augmenté vendredi pour atteindre 4,1%, mais reste inférieur au pic supérieur à 4,5% enregistré à la mi-2025, parallèlement aux signes de ralentissement de l'inflation et aux anticipations de baisse des taux de la Fed.
La courbe US10US30=TWEB s'est accentuée, sous l'effet d'une baisse des rendements à court terme.
Le rendement de l'obligation à dix ans US10YT=RR ressort à 4,0787% lundi, tandis que celui de son homologue à deux ans
US2YT=RR s'établit à 3,4780%.
"Les marchés se concentrent actuellement sur l'impact à court terme, à savoir une baisse de l'inflation et une baisse plus rapide des taux d'intérêt", explique Alberto Conca, directeur des investissements chez LFG+ZEST.
"Je pense toutefois que c'est une vision à court terme, car cela augmente un déficit déjà énorme, et les courbes de rendement devraient s'accentuer de manière plus significative étant donné que les finances du gouvernement américain sont, en réalité, hors de contrôle", dit-il.
QUELLES RECETTES?
Le Bureau du budget du Congrès américain (CBO) avait estimé que les droits de douane imposés par Donald Trump généreraient environ 300 milliards de dollars par an au cours de la prochaine décennie.
Les nouveaux droits de douane de 15% annoncés au cours du week-end ne seront en revanche applicables que pendant 150 jours et on ne sait pas encore exactement quand et à qui ils s'appliqueront.
La nouvelle surtaxe a en outre des implications différentes selon les pays. Certains, dont la Grande-Bretagne et l'Australie, bénéficiaient d'un droit de douane de 10% en vertu de leurs accords antérieurs respectifs, tandis que de nombreux pays asiatiques avaient des taux plus élevés.
"Le marché obligataire est le plus concerné", dit Gene Goldman, directeur des investissements chez Cetera Investment Management, citant une éventuelle augmentation des émissions de dette si le gouvernement était contraint de procéder à des remboursements tout en finançant d'autres mesures de relance.
Pour l'instant, le marché n'a pas réagi de manière significative et certains estiment même qu'il est possible d'éviter des répercussions à plus long terme.
Les analystes de Morgan Stanley soulignent que le marché obligataire ne sera pas très affecté par le déficit budgétaire, d'une part parce que Donald Trump trouvera des substituts aux droits de douane et d'autre part parce que tout financement supplémentaire potentiel serait réalisé par le biais d'obligations du Trésor à plus court terme.
Le locataire de la Maison blanche pourrait par ailleurs ne pas être en mesure de réaliser son souhait d'offrir à chaque Américain un chèque de 2.000 dollars correspondant aux dividendes des droits de douane, ce qui aurait constitué une autre source d'inflation.
Cependant, une nouvelle vague d'incertitude politique et budgétaire est en cours, et le dollar y réagit en accentuant ses pertes : le billet vert cède 0,21% face à l'euro lundi EUR= , portant à près de 12% sa dépréciation depuis le début du second mandat de Donald Trump, début 2025.
Les analystes de Barclays déclarent pour leur part que la décision de la Cour suprême peut être considérée comme un exemple du fonctionnement du système de freins et contrepoids, ajoutant qu'elle devrait réduire la prime de risque des actifs américains et du dollar.
D'autres se concentrent en revanche sur l'inflation.
"Lorsque vous disposez d'autant de liquidités et que les droits de douane baissent, cela stimule la croissance et entraîne une hausse des taux", note Eddie Ghabour, directeur général de Key Advisors Wealth Management.
"Ces facteurs peuvent également entraîner une accélération de l'inflation dans les mois à venir. Je pense que le marché obligataire le pressent", dit-il.
(Reportage Sinead Carew, Laura Matthews et Karen Brettell à New York, Danilo Masoni à Milan et Suzanne McGee dans le Rhode Island, avec la contribution de Rae Wee à Singapour, version française Diana Mandia, édité par Blandine Hénault)