Le fléau des feux de forêt en Europe souligne les lacunes de l'assurance climatique
information fournie par Reuters 04/08/2026 à 14:03

par Jemima Denham, Elizabeth Howcroft et Michael Jones

Les assureurs nationaux devraient absorber la majeure partie des pertes liées à la pire saison d’incendies de forêt que l’Europe ait connue ces dernières années, mais cette situation appelée à se répéter soulève une question : qui paiera à l'avenir alors que les catastrophes d’origine climatique deviennent de plus en plus fréquentes et destructrices ?

En France, des feux de forêt sans précédent ont contraint les autorités à évacuer quelque 220.000 personnes dans le Sud-Ouest. Des incendies ont également balayé l'Espagne et la Grèce, alimentant les inquiétudes quant à la hausse des coûts d'assurance et aux lacunes en matière de protection contre les risques climatiques.

Selon l'agence de notation Morningstar DBRS, le montant total des dégâts en France pourrait atteindre entre 10 et 15 milliards d'euros, les pertes assurées s'élevant à plusieurs milliards d'euros.

Bien que gérables pour le secteur, ces incendies pourraient, selon les analystes, donner un aperçu des défis à venir si les flammes menacent de plus en plus des zones densément peuplées.

"Cela pourrait constituer une véritable menace pour le secteur si un incendie de forêt devenait incontrôlable et atteignait une ville de taille moyenne comme Bordeaux", a déclaré Marcos Alvarez, directeur général chez Morningstar DBRS. "L’ampleur des pertes serait alors d’un tout autre ordre."

Sans atteindre les quelque 40 milliards de dollars de pertes assurées générées par l’incendie de Pacific Palisades en Californie en 2025, le coût des incendies de l'été 2026 en France pourrait être le plus élevé jamais enregistré dans le pays.

Outre les dommages aux habitations et aux entreprises, les assureurs s’attendent à des demandes d’indemnisation liées aux évacuations massives qui ont empêché les résidents d’accéder à leurs biens, ainsi qu’à des répercussions telles que l’interruption d’activité, la perturbation de la chaîne d’approvisionnement et les ruptures de services publics.

Pour l’instant, ce sont les assureurs privés qui devraient prendre en charge la majeure partie des coûts de reconstruction. Contrairement aux inondations et aux sécheresses, les feux de forêt ne sont pas couverts par le dispositif d’indemnisation des catastrophes naturelles soutenu par l’État français.

Fitch Ratings a indiqué dans une note de recherche publiée la semaine dernière que l’impact sur les résultats des assureurs en 2026 devrait rester limité, à condition que les incendies ne se propagent pas à des zones résidentielles, commerciales ou industrielles majeures.

La semaine dernière, The Insurer a rapporté que les assureurs français étaient convenus de mesures d’urgence permettant aux assurés évacués en raison des incendies de forêt en Gironde et dans les Landes de séjourner à l’hôtel pendant trois semaines maximum aux frais de leur assureur.

Ces mesures ont aidé Nicolas Mulac, un pharmacien de Marcheprime, près de Bordeaux, qui a fui son domicile avec sa compagne le 24 juillet alors que les flammes se rapprochaient.

Bien que sa maison n’ait pas subi de dégâts, Nicolas Mulac a déposé une demande d’indemnisation pour se faire rembourser ses frais d’hébergement et de restauration, et a qualifié la procédure de "très simple".

LE DÉFICIT DE COUVERTURE EN MATIÈRE D’ASSURANCE CLIMATIQUE

Ces incendies relancent le débat sur le "déficit de couverture" en Europe, c’est-à-dire la différence entre le montant total des pertes liées aux catastrophes et le montant couvert par les assurances.

Les feux de forêt de 2025 en Espagne ont causé près de 5 milliards d’euros de dégâts, mais "bien moins" d’un milliard d’euros de ce montant était assuré, note Tyson Vickery, responsable mondial des placements chez le courtier en assurance Marsh à Zurich.

La Banque centrale européenne et l’autorité de régulation des assurances de l’Union européenne ont averti que seul un quart des pertes liées aux catastrophes climatiques entre 1980 et 2024 était assuré. L’assurance contre les feux de forêt est également moins développée en Europe qu’aux États-Unis.

"L’Espagne a déjà connu d’importants feux de forêt par le passé, et le secteur de l’assurance dispose d’une expérience considérable dans la gestion de ces événements", explique Ana Matarranz, PDG du courtier en assurance Gallagher Espagne.

"Ce qui change, c’est la fréquence et la gravité croissantes des risques liés au climat."

Des analystes et des experts climatiques ont indiqué à Reuters que le manque de données historiques sur les feux de forêt en Europe, sur lesquelles s'appuient les assureurs pour modéliser et tarifer les risques, pourrait compliquer les décisions de souscription.

Malgré tout, les primes des particuliers devraient augmenter dans les zones à haut risque lors du renouvellement des contrats en janvier, a déclaré à The Insurer Rodolphe Mann, responsable France du courtier en assurance Miller.

L’Europe représentait 5% des 173 milliards d’euros de pertes mondiales liées aux feux de forêt entre 2016 et 2025, selon les données de Munich Re.

D’ici 2050, les zones périurbaines françaises pourraient connaître en moyenne près de 70% de jours à haut risque d’incendie de forêt en plus par an, selon un rapport publié en juillet par la division climat d’AXA.

Sarah Goddard, secrétaire générale de l’association professionnelle AMICE, estime que l’augmentation des risques de catastrophes souligne la nécessité de renforcer la protection en Europe, mais que les efforts en ce sens au niveau de l’UE en restent au stade "exploratoire".

"S’il est encore trop tôt pour estimer le coût final de ces événements, l’Europe connaît de plus en plus des conditions traditionnellement associées à des régions fortement exposées aux incendies de forêt, telles que la Californie et certaines parties de l’Australie", avertit Wynne Lawrence, associé au cabinet d’avocats Clyde & Co à Londres.

(Rédigé par Jemima Denham à London et Elizabeth Howcroft à Paris. Avec la participation de Michael Jones et George Abbott, version française Matthieu Huchet, édité par Sophie Louet)