Lactalis, un géant laitier qui cultive l'opacité
information fournie par Reuters 11/01/2018 à 18:31

    RENNES, 11 janvier (Reuters) - Placé sous le feu des 
projecteurs dans l'affaire des lots de poudre de lait pour bébé 
contaminés, le groupe Lactalis, premier groupe laitier mondial, 
et son PDG Emmanuel Besnier, développent depuis des décennies 
une culture du secret et de l'opacité. 
    Le gouvernement a demandé jeudi des sanctions dans cette 
affaire de contamination à la salmonelle qui vire à la 
catastrophe industrielle pour le groupe et jette une ombre sur 
toute une filière.   
    Créée à Laval en 1933 par André Besnier, l'entreprise 
Besnier, future Lactalis, qui se limitait à l'origine à une 
petite fabrication de camemberts installée en Mayenne, a connu 
une croissance rapide en diversifiant ses productions puis en 
s'engageant dans une politique de rachats de concurrents. 
    Depuis les années 1980, sous la houlette de Michel Besnier, 
fils d'André, puis de son petit-fils Emmanuel, la croissance 
externe du groupe Lactalis lui a permis de s'implanter en Europe 
de l'Est, aux Etats-Unis, en Afrique, en Asie. 
    En 2011, il rachète la firme italienne Parmalat, devenant 
leader mondial du secteur laitier. A l'occasion de cette 
acquisition, le groupe familial publie pour la première fois ses 
comptes, jusqu'alors jamais dévoilés, mais une obligation légale 
dans le cadre d'une OPA (Opération publique d'achat). 
    Aujourd'hui, ce géant du lait, qui collecte environ quinze 
milliards de litres de lait par an et affiche un chiffre 
d'affaires de 17,3 milliards d'euros, compte 246 sites de 
productions répartis dans 47 pays dans le monde, pour un 
effectif global de 18.900 employés. 
    Avec plus de 60 sites industriels et 15.000 "collaborateurs" 
en France, le groupe, dont le siège est basé à Laval en Mayenne, 
demeure très implanté dans l'Hexagone, où il fabrique et 
commercialise, parmi beaucoup d'autres, les produits sous marque 
Président, Lactel ou encore Bridel. 
    Lors de conflits sur le prix du lait payé aux éleveurs, ces 
derniers ont mis en cause l'absence dans les négociations de son 
actuel PDG, Emmanuel Besnier, 47 ans, également surnommé 
"l'homme invisible" par certains de ses employés. 
     
    UNE ENTREPRISE "DÉFAILLANTE", SELON LE MAIRE 
    Fuyant systématiquement les journalistes et les mondanités, 
Emmanuel Besnier, classé avec sa famille 11e fortune de France 
en 2017 par le magazine Challenges, est seul propriétaire, avec 
son frère Jean-Michel et sa sœur Marie, d'une entreprise  
tentaculaire, où la représentation syndicale est réduite au 
minimum, selon les principales confédérations de la Mayenne. 
    Depuis le début de la crise des lots contaminées, ni la 
direction ni aucun des quelques 327 salariés de l'usine de 
Craon, en Mayenne, où ont été fabriqués ces produits et 
actuellement à l'arrêt, ne se sont exprimés publiquement. 
    "C'est la discrétion la plus totale", a confié à Reuters, 
sous couvert d'anonymat, un ancien fournisseur de lait de 
l'usine qui estime que "le personnel a probablement reçu des 
consignes". 
    Avant la conférence de presse donnée jeudi par Lactalis dans 
ses locaux parisiens, la directrice de l'information de 
l'association Foodwatch, Ingrid Kragl, a mis en cause jeudi sur 
France Inter une entreprise qu'elle juge principalement 
responsable de la crise actuelle, qui "s'est murée dans le 
silence" et qui représente selon elle le "summum" de l'opacité 
dans ce type de crise sanitaire. 
    Le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a déclaré jeudi 
que l'Etat avait dû se substituer à une entreprise 
"défaillante". 
    Allergique à l'exposition médiatique, Lactalis avait 
également rompu le contrat d'éleveurs qui s'étaient exprimés sur 
le groupe dans un reportage diffusé en 2017 par l'émission 
"Envoyé Spécial" de France 2, qui avait aussi été attaquée en 
justice pour "atteinte à la vie privée" d'Emmanuel Besnier. 
    Début janvier, Lactalis a par ailleurs annoncé le rachat aux 
Etats-Unis de Siggi's, le "roi du yaourt islandais", devenant, 
après déjà deux acquisitions dans ce secteur en 2017, un des 
plus importants fabricants de yaourts nord-américains. 
 
 (Pierre-Henri Allain, édité par Yves Clarisse)