La souveraineté technologique de l'UE reste loin d'être acquise
information fournie par Reuters 04/06/2026 à 11:14

par Toby Sterling

L'Union européenne (UE) a dévoilé mercredi un paquet de mesures visant à défendre sa souveraineté technologique mais une véritable indépendance du bloc européen vis-à-vis des géants américains de la "tech" prendra du temps.

Le plan de l'UE vise à dynamiser les entreprises technologiques européennes et à limiter l'accès de certains concurrents américains largement dominants.

Mais cette initiative arrive bien tardivement, le bloc étant déjà loin derrière les États-Unis et l'Asie en matière d'IA, de puces électroniques, de services d'informatique dématérialisée ("cloud") et de centres de données.

C'est "un pas dans la bonne direction", salue Ralf Wintergerst, président du groupe allemand de l'industrie numérique Bitkom. Mais l'Europe a besoin d'actions concrètes et d'un meilleur environnement pour les investissements, ajoute-t-il.

"Il est désormais crucial que ces efforts ne se limitent pas à de simples annonces. L'Europe doit agir rapidement."

La vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la Souveraineté technologique, Henna Virkkunen, a présenté mercredi un ensemble de mesures visant à exclure les géants américains tels qu'Amazon AMZN.O , Microsoft MSFT.O et Google GOOG.O des appels d’offres les plus sensibles dans le domaine du "cloud".

Le paquet vise aussi à encourager la construction de centres de données utilisant au moins une partie de matériel ou de logiciels européens.

En matière de puces électroniques, le plan vise surtout à soutenir l'écosystème existant autour du leader néerlandais ASML

ASML.AS , tout en s'appuyant sur la demande publique pour aider les start-ups du secteur à se développer.

Mais en l'absence d'autres champions européens de la "tech", réduire la dépendance de l'UE en la matière sera un travail de longue haleine.

Il n'existe pas d'équivalent en Europe à l'américain Nvidia

NVDA.O pour concevoir des puces utilisées par les applications d'IA. Pas de champion européen non plus face au fabricant taïwanais de puces TSMC 2330.TW ou de géant du logiciel comparable aux grandes entreprises américaines qui disposent de vastes plateformes "cloud".

"Nous continuerons à compter sur Nvidia et AMD pour les GPU [processeurs graphiques] et devrons coopérer avec des partenaires internationaux sur certains modèles d’IA. Ce n’est pas une faiblesse, mais du réalisme", observe Achim Weiss, dirigeant du fournisseur de "cloud" allemand Ionos.

"Il faut bien comprendre que la souveraineté ne signifie pas l’autosuffisance."

L'UE DOIT ATTIRER LES INVESTISSEMENTS

Autre point faible : le financement. Le plan dévoilé par l'UE n'intègre que peu de nouveaux fonds, très loin des investissements colossaux développés aux Etats-Unis ou en Chine.

La facture revient aux États membres, déjà sous forte pression budgétaire, tandis que les entreprises du bloc sont confrontées à des coûts énergétiques élevés, à une pénurie de main-d'œuvre et à des marchés de capitaux fragmentés.

"L'Europe ne peut pas se hisser au rang de leader dans le domaine des semi-conducteurs par la seule voie de la réglementation", pointe Erik Rein, directeur de l'association européenne des fabricants de puces ESIA et qui dirige également l'activité semi-conducteurs de Bosch.

L'Europe doit attirer les investissements et "non les repousser", abonde Mitchell Rutledge, responsable des politiques européennes à la Computer & Communications Industry Association, une association représentant les industries des technologies de l'information et des communications basée à Washington.

De son côté, Microsoft a dit partager l'ambition de l'UE de renforcer la souveraineté technologique et la compétitivité mondiale en matière d'IA, mais appelle à un marché ouvert avec une "concurrence loyale".

ACHETER EUROPÉEN ?

Le paquet de mesures proposé par la Commission européenne s'abstient par ailleurs d'adopter une approche stricte de type "acheter européen" - ce qui a conduit certains à estimer qu'il n'allait pas assez loin.

"Je doute que cela soit suffisant pour garantir une indépendance à long terme vis-à-vis des États-Unis", estime Kim van Sparrentak, députée européenne au sein du groupe Verts/ALE.

"Ce paquet, longtemps retardé, reconnaît enfin l’ampleur de la dépendance numérique de l’Europe, mais il reste finalement insuffisant."

D'autres préfèrent souligner un première étape réaliste vers une ambition à plus long terme.

"Ce paquet aborde la souveraineté technologique de manière plus pragmatique que ne le faisaient souvent les débats précédents", indique à Reuters Julia Hess, du groupe allemand de réflexion interface, dédié aux politiques publiques sur la technologie.

Pour Keegan McBride, directeur du département Sciences et technologies de l'Institut Tony Blair, une approche "Europe d'abord" affaiblirait le bloc européen.

"L'Europe ne peut pas réglementer sa voie vers la compétitivité, elle doit construire", souligne-t-il. "Il reste encore beaucoup à faire si l'Europe veut combler son retard sur les États-Unis et la Chine."

(Toby Sterling, Yun Chee Foo et Hakan Ersen ; version française Blandine Hénault, édité par Benoit Van Overstraeten)