La performance de l'euro face au dollar apparaît précaire information fournie par Reuters 21/08/2024 à 12:48
par Sruthi Shankar et Alun John
L'euro se négocie actuellement à son niveau le plus élevé de l'année face au dollar, profitant nettement des turbulences du mois d'août qui ont chamboulé le marché des changes et fait douter de la force du dollar.
La monnaie unique a en effet dépassé le niveau symbolique de 1,10 dollar, et progresse de plus de 2,5% face au dollar en août, sa meilleure performance mensuelle depuis novembre.
Les opérateurs prennent note : il est historiquement difficile de passer au-delà de la barrière des 1,10 dollar, et certains analystes estimaient encore en avril que l'euro pourrait finir par atteindre la parité avec le dollar. Derrière la livre sterling, l'euro est la deuxième devise la plus performante face au dollar cette année.
Les progrès que peut encore réaliser l'euro devraient cependant être limités, alors que les investisseurs remettent en cause leurs projections de taux pour les États-Unis et la zone euro. La Banque centrale européenne (BCE) pourrait être contrainte de rester restrictive plus longtemps qu'espéré, car l'inflation des services demeure persistante, tandis que la Réserve fédérale pourrait assouplir sa politique monétaire plus rapidement que prévu.
"Tout tient à l'écart de taux", résume Volkmar Baur, analyste devises chez Commerzbank.
"L'inflation ralentit des deux côtés de l'Atlantique, mais la Fed devrait baisser les taux un peu plus fortement, ce qui réduirait l'écart de taux et soutiendrait l'euro".
Les marchés monétaires parient sur 50 points de base (pb) d'assouplissement en zone euro sur l'année, contre 94 pb pour la Fed, des perspectives alimentées par les mauvais chiffres de l'emploi américain sur le mois de juillet, qui ont fait craindre une récession.
L'euro n'est pas la seule devise à s'être raffermie : le yen et la livre ont fait de même, bien que la devise nippone soit rendue volatile par le débouclage de stratégies de portage financées en yen. La baisse des taux de la Banque d'Angleterre a également pesé sur la livre.
Les risques politiques liés aux élections françaises se sont en revanche dissipés en partie, profitant à l'euro.
"Certains des risques associés à l'euro ont disparu, comme les élections françaises. La devise dépend désormais plus nettement de la politique monétaire", explique Salman Ahmed, responsable de la stratégie macro et de l'allocation chez Fidelity International.
COMPLICATIONS
L'euro se négocie toujours à des niveaux porches de leurs récents sommets, et l'impact de l'écart de taux sera de moins en moins important, relèvent les analystes.
Commerzbank voit l'euro à 1,11 dollar d'ici la fin de l'année, sans changement par rapport à ses niveaux actuels, contre 1,10 dollar pour ING et 1,12 dollar pour BofA.
"Depuis le deuxième trimestre de 2023, je cherche à jouer la fourchette de prix. Il faut acheter l'euro à 1,05 dollar et le vendre lorsqu'il dépasse les 1,10 dollar", résume Mathieu Savary, responsable de la stratégie d'investissement européenne chez BCA Research.
"Ces niveaux sont les plus élevés de l'année pour l'euro", estime même Guy Stear, responsable de la stratégie pour les marchés développés à l'Amundi Investment Institute, qui estime que la BCE a davantage de raisons d'assouplir ses taux que la Fed.
Le rebond économique en zone euro semble s'affaiblir, tandis que le moral des investisseurs allemands a ralenti à son rythme le plus rapide depuis deux ans en août.
A l'inverse, les prochaines données en provenance des États-Unis pourraient confirmer que le ralentissement des marchés de l'emploi en juillet n'était lié qu'à des facteurs ponctuels.
L'élection américaine du 5 novembre complique l'équation.
Le programme du candidat républicain Donald Trump pourrait, selon les analystes, soutenir l'inflation, ce qui soutiendrait le dollar et pousserait la Fed à maintenir ses taux à un niveau restrictif.
Jane Foley, responsable de la stratégie devises chez Rabobank, relève que la progression de l'euro a suivi celle de la candidate démocrate, Kamala Harris, dans les sondages.
"Ce qui pourrait faire durablement passer l'euro au-dessus des 1,10 dollar serait une victoire démocrate et un ralentissement économique américain", conclut-elle.
(Reportage Sruthi Shankar à Bangalore et Alun John à Londres, avec Yoruk Bahceli, version française Corentin Chappron, édité par Kate Entringer)