La France à marche forcée pour protéger ses sites sensibles contre les drones information fournie par AFP 23/04/2026 à 13:13
Multiplier les sites sensibles protégés et convaincre les acteurs privés de se saisir du problème: la France renforce à marche forcée la lutte antidrones (LAD) sur le territoire national face à une menace de plus en plus pressante.
Cette montée en puissance se joue sur plusieurs terrains. En voici les principaux aspects:
- Une menace croissante
Du simple drone de loisir au drone suicide, en passant par l'espionnage, la menace est variée.
Le nombre de drones a explosé. Selon une étude du cabinet Xerfi de fin 2025, "le parc de drones civils enregistrés en France a dépassé 387.000 unités en 2024" et devrait atteindre "plus de 682.000" en 2030.
Les survols de sites interdits se multiplient : prisons, où les drones livrent téléphones et stupéfiants ; sites industriels sensibles ; installations militaires, comme la base de l'Île Longue (Finistère) survolée en 2025 ; infrastructures critiques, à l'image des aéroports paralysés en Europe la même année après des alertes au drone.
" Il peut y avoir le simple hobbyste qui ignore la réglementation, le droniste qui cherche à observer et collecter du renseignement, et celui qui pourrait vouloir mener une action plus physique", résume Julien Montrozier, de CS Group (Sopra Steria), spécialisé dans la lutte antidrones.
"On voit une montée en gamme de la menace avec des drones venus d'Ukraine, utilisant des technologies développées pendant la guerre qui commencent à être utilisés par les réseaux criminels. On a repéré un de ces drones sur un trafic entre le Maroc et l'Espagne", explique une source sécuritaire.
"Cette tendance (...) est concomitante avec la menace hybride russe", ajoute-t-elle, en référence aux différentes actions (survols d'aéroports, sabotages, opérations d'influence...) attribuées à la Russie.
- Un cadre légal à adapter
Actuellement, seules les forces de sécurité intérieure et l'armée peuvent neutraliser des drones, mais elles ne sont pas en mesure de protéger les milliers de sites d'opérateurs d'importance vitale (OIV, centrales, sites pétrochimiques, etc.) en France, dont la liste reste secrète.
Deux lois doivent faire évoluer cette situation: l'actualisation de la loi de programmation militaire (LPM), en cours d'examen par les parlementaires, et la Loi résilience, que l'exécutif espère voir votée en juillet.
L'article 14 de la LPM prévoit d'autoriser des personnes privées, des entreprises exploitant des sites critiques ou leurs prestataires de sécurité à "rendre inopérant ou neutraliser" un drone "au‑dessus de ces emprises ou de leurs abords immédiats".
La Loi résilience, qui transpose des directives européennes, vise à contraindre les OIV à prendre à leur charge cette menace, avec la possibilité de "sanctions", explique une source au sein du Secrétariat de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), organisme rattaché au Premier ministre.
- Quels outils techniques ?
La LAD a trois facettes: la détection (par radar, borne radiofréquence, jumelles...), la neutralisation (par brouillage, drones intercepteurs, laser...) et la coordination de l'ensemble (appelée "command and control": C2). Il faut agir en quelques secondes, de la détection à la neutralisation, pour protéger un site.
Depuis plusieurs mois, start-up, PME et grandes entreprises envoient régulièrement des équipes sur un site à Bretigny-sur-Orge (Essonne) pour faire la démonstration de leurs capacités.
"On veut cartographier ce qui existe pour pouvoir labelliser des produits et les proposer aux OIV" à partir de l'été, explique un responsable du SGDSN.
"Pour l'instant, on a repéré trois C2 français, agiles, et ouverts", explique-t-il: "Hologard associé à Orange, Boreades de CS group (Sopra Steria) et Skywarden de MBDA".
- Les défis: coût, formation, risques...
Restent plusieurs obstacles avant que des agents de sécurité privée puissent effectivement intercepter un drone.
D'abord, le prix. "Un système de base peut aller chercher dans les 500.000 euros, mais cela peut vite monter à plusieurs millions", explique la source du SGDSN.
"Nous sommes en train de réfléchir à une offre de services" à destination des OIV, explique Frédéric Dussart, vice-président exécutif défense et sécurité de CS Group. Mais ils "sont tous un peu réticents à investir dans quelque chose qui ne va rien leur rapporter".
Se pose également la question de la formation. "Nos sites sont sécurisés par des agents qui touchent à peine le Smic. Nous allons leur dire de détecter un drone et de le descendre ?", s'interroge un dirigeant d'OIV: "Il faut une réelle montée en compétence des sociétés de gardiennage".
"Cela va venir progressivement", assure Cédric Paulin, secrétaire général du syndicat des entreprises de sécurité privée (GES), anticipant que "le programme de formation va être élaboré" par les autorités.
Il faut également encadrer les risques et les responsabilités. "Comment maîtriser les paramètres pour qu'un drone brouillé ou abattu ne tombe pas sur un opérateur, un site dangereux ou des habitations ?", interroge la source de l'OIV.
Cette mission sera assurée par les préfets qui "valideront les plans et règles d'engagement pour chaque site", explique la source du SGDSN: "Ce sera du sur-mesure".