La climatisation, un tabou en France qui fond face aux canicules à répétition information fournie par AFP 24/06/2026 à 11:52
La climatisation, même si son impact environnemental continue à préoccuper les Français, s'impose de plus en plus comme un recours difficilement évitable lors des épisodes caniculaires, reconnaissent des experts, qui exhortent toutefois à ne pas tout miser sur cette seule technologie.
Dans les foyers français, la bascule est déjà visible.
Le taux d'équipement a bondi d'un tiers en deux ans, passant de 18% en 2023 à 24% en 2025, selon l'Ademe.
Aki, conseiller de vente et comédien de 25 ans, s'est ainsi résolu à l'achat d'un climatiseur mobile pour éviter que son studio parisien de 12 m² sous les combles atteigne 35°C, une "question de survie" malgré ses "effets secondaires environnementaux", dit-il à l'AFP, regrettant une "inaction de l'Etat".
Cette progression se fait malgré une image encore très dégradée: moins de deux Français sur dix jugent la climatisation respectueuse de l'environnement, selon un sondage Ipsos publié en juin.
Le sujet est devenu omniprésent en politique, de Marine Le Pen prônant un "grand plan clim" à Jean-Luc Mélenchon estimant que "climatiser partout" serait "augmenter les dégâts", en passant par l'écologiste Marine Tondelier, pour qui elle "fait partie des solutions" sans être "une solution à tout".
Signe d'une modification de l'opinion sur le sujet, la ministre déléguée à l'Energie Maud Bregeon défend aujourd'hui une "climatisation partout où c'est nécessaire", alors que l'ex-ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher y voyait une "mal-adaptation" il y a encore un an.
Pour les spécialistes interrogés, le débat est souvent trop binaire.
"La climatisation n'est ni bonne ni mauvaise en soi", affirme à l'AFP l'urbaniste Clément Gaillard. Elle constitue une "mal-adaptation" - une réponse au réchauffement qui crée de nouveaux risques - "si l'on compte exclusivement sur cet équipement pour régler le problème de la chaleur".
Ses détracteurs blâment souvent sa consommation, dont l'impact climatique diffère selon que l'électricité provient d'énergies fossiles ou bas carbone.
"La clim' ne pose pas de problème aujourd'hui en France pour le climat", a jugé mi-juin sur LCI François Gemenne, coauteur de rapports du GIEC, rappelant que l'électricité française était largement décarbonée.
Possibles îlots de chaleur
Restent d'autres écueils: des fluides potentiellement polluants, même si la réglementation a réduit leur impact, et le rejet de la chaleur extraite du logement, à laquelle s'ajoute celle du compresseur.
Cet air chaud ne réchauffe pas globalement l'atmosphère, mais peut aggraver localement la chaleur dans des secteurs urbains denses et mal ventilés, explique à l'AFP Vincent Viguié, économiste au Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired).
Parce qu'il est difficile de modéliser ces flux d'air à l'échelle d'une agglomération, d'autant que le "réchauffement créé" varie selon les installations, rappelle le chercheur, l'ampleur du phénomène ne fait pas l'objet d'un consensus scientifique.
Selon les études, l'effet va de quelques dixièmes de degré à plusieurs degrés.
Des travaux américains suggèrent un impact marginal en journée, lorsque le soleil domine, mais un frein au refroidissement nocturne des villes.
A Lyon, une modélisation du quartier dense de La Buire en 2025 a montré que des climatiseurs installés sur les façades pouvaient localement augmenter la température de l'air de 1,75°C et réduire leur propre efficacité énergétique.
Pourtant, face au phénomène de "nuits tropicales" (températures au-dessus de 20°C la nuit), les spécialistes concèdent que les solutions alternatives trouvent leurs limites.
Selon une modélisation du Cired de 2020 portant sur une canicule extrême en région parisienne à l'horizon 2070-2100, remplacer toute la climatisation par des mesures passives (espaces verts, rénovation) laisserait les Franciliens exposés six heures par jour à une température ressentie supérieure à 32°C.
L'isolation, fausse amie ?
Pour Clément Gaillard, la véritable "mal-adaptation" réside surtout dans les bâtiments pensés sans prendre en compte l'évolution du climat: immeubles modernes très vitrés, à l'orientation inadaptée...
Même des logements récents, mieux isolés pour l'hiver, ne sont pas toujours adaptés: avec une isolation par l'intérieur, "paradoxalement, le bâtiment va monter encore plus facilement en température", avertit-il.
Les spécialistes prônent des solutions "sobres" (volets, stores, ventilateurs de plafond) non comme substituts absolus à la climatisation, mais pour en modérer l'usage.
A l'échelle collective, les réseaux de froid urbain, développés notamment à Paris, peuvent aussi limiter les rejets de chaleur dans les rues. Mais ils sont quasiment inaccessibles aux particuliers.
La chaleur a fait environ 5.700 morts en France l'été dernier, selon Santé publique France. L'Agence internationale de l'énergie estime que la climatisation sauve des vies: 190.000 par an dans le monde entre 2019 et 2021.