La Bourse de Téhéran à l'épreuve de la guerre information fournie par Zonebourse 12/05/2026 à 09:28
Flambée des cours du pétrole, inflation hors de contrôle, pénurie de kérosène... Plus de deux mois après le début du conflit, la fermeture du détroit d'Ormuz pèse plus que jamais sur les marchés occidentaux. Une question reste toutefois largement ignorée : quid des conséquences de ce blocus sur la Bourse et l'économie iranienne ?
Le 28 février 2026 a beau marquer le début de la confrontation militaire entre l'Iran et les Etats-Unis, le bras de fer entre les deux pays est en réalité bien plus ancien. Concrètement, Téhéran doit composer avec les sanctions américaines depuis 2010 : exclusion du système bancaire, embargo sur le pétrole, restrictions financières, gel de certains avoirs... La situation s'est bien détendue en 2016 et 2017 à la suite d'un accord avec l'administration Obama, mais l'accord a été déchiré par Trump en 2018...
Alors que certains pans de l'économie ont été violemment impactés par ces mesures - une large partie du système bancaire est par exemple exclue du système SWIFT -, "les sanctions ont aussi pu contribuer à renforcer la résilience de certaines parties de l'économie", fait remarquer à Zonebourse Katayoun Maleki, doctorante en sciences politiques et responsable du desk "Industrie, Mines et Commerce" chez Eghtesad Online/EcoIran, l'un des sites d'informations économiques iraniens les plus consultés du pays.
"Dans l'industrie sidérurgique, les sanctions ont par exemple poussé les entreprises à produire localement, réduisant ainsi la dépendance aux devises étrangères et créant des emplois dans le secteur manufacturier", poursuit cette spécialiste. "Mais beaucoup de sociétés sont aussi contraintes de supporter des coûts supplémentaires liés au contournement des sanctions".
La Bourse de Téhéran, terrain de jeu des traders locaux
Le marché financier iranien est opaque pour les étrangers et la Bourse de Téhéran reste avant tout l'apanage des traders locaux. En effet, "l'accès au marché est impossible et l'accès à l'information est très compliqué", souligne Thierry Coville, chercheur à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l'économie iranienne.
Le TEDPIX, indice phare de la cote de Téhéran, regroupe entre 600 et 700 entreprises cotées, avec une forte composante de sociétés pétrochimiques (Persian Gulf Petrochemical Industries, Tamin Petroleum & Petrochemical Investment), mais aussi des banques (Bank Mellat, Bank Tejarat et Bank Saderat Iran...) ainsi que des groupes industriels tels que Mobarakeh Steel Company et National Iranian Copper Industries (NICICO). On y trouve aussi des constructeurs automobiles, comme Iran Khodro Company et Saipa Group, ainsi que des acteurs des télécoms comme TCO et MAPNA Group.
"La capitalisation totale de la Bourse de Téhéran est très volatile en raison de la forte inflation, des fluctuations du taux de change et des variations des valorisations en rial par rapport au dollar", souligne Katayoun Maleki, évoquant une valorisation mouvante, comprise entre 100 et 500 MdsUSD, soit environ 3 à 15% de la valorisation totale du CAC 40.
Depuis le début de la guerre, toutefois, les données relatives au TEDPIX ne sont plus disponibles. Et pour cause : le marché des capitaux a tout simplement fermé.
"La réouverture de la Bourse nécessite l'approbation du Conseil suprême de la Bourse. Une réunion s'est tenue le 2 mai, au cours de laquelle il a été décidé qu'une décision finale concernant la réouverture serait rapidement prise", ajoute Katayoun Maleki.
Un marché déconnecté des flux internationaux
Selon Thierry Coville, l'accès aux données de la Bourse de Téhéran n'est toutefois pas essentiel pour prendre le pouls de l'économie iranienne. "En réalité, dans le cas iranien, le lien entre marché boursier et situation macroéconomique est quasiment inexistant", pointe le spécialiste.
Pour lui, l'évolution des cours est très spéculative tandis que le reste de l'économie doit composer avec les sanctions internationales. "On peut même parler de système financier réprimé : vous avez des taux d'intérêt réels négatifs. Et même s'il y a des banques privées, en réalité, tout est très contrôlé par l'Etat".
Le régime des mollahs ne cache d'ailleurs pas l'intérêt qu'il porte à l'évolution des marchés financiers internationaux. C'est d'ailleurs sur ce terrain que se jouerait une partie de la guerre avec les Etats-Unis, affirmait en avril Mohammad-Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien. "La véritable ligne de front, c'est la courbe de rendement des obligations américaines. Et le système financier mondial, largement centré sur les Etats-Unis, n'est pas aussi solide qu'il n'y paraît", assurait-il en appelant les marchés à vendre les obligations américaines.
Le pétrole, ultime assurance-vie du régime ?
Si l'Ayatollah Ali Khamenei a été éliminé dès le premier jour du conflit, le régime fait montre d'une résilience inattendue. Il faut dire que Téhéran dispose d'un atout solide : selon Frédéric Lorec, spécialiste du pétrole chez AlphaValue, le sous-sol iranien couverait quelque 209 milliards de barils de pétrole, ce qui en ferait la troisième réserve mondiale. La production quotidienne était par ailleurs évaluée en début d'année entre 4,5 et 4,7 Mb/j (millions de barils par jour), plaçant le pays parmi les premiers producteurs mondiaux.
Ces réserves constituent une vraie manne financière pour la République islamique... à condition de passer outre les sanctions. Commerce de l'ombre via le rail, transbordements au large... "L'Iran est parvenu à développer un système d'exportation parallèle, expédiant environ 1,8 à 2,3 Mb/j, principalement vers la Chine. Ces barils sont déjà intégrés dans les équilibres asiatiques et constituent une source cachée d'offre pour le marché", analyse Frédéric Lorec.
Pendant des années, ce discret commerce entre Téhéran et Pékin aurait été plus ou moins toléré par l'administration Biden, croit savoir Thierry Coville.
Et même avec une décote de 7 à 12 USD par baril, ces exportations permettent de soutenir l'économie iranienne. Elles ne sont toutefois pas sans conséquence : Pékin règle en effet les livraisons en yuans, une monnaie qui n'est pas librement convertible ni utilisable et qui contribue à réduire les réserves "utiles" du pays en ajoutant une pression à la baisse sur le rial.
Une inflation qui redouble
Ce schéma participerait ainsi à l'inflation galopante : celle-ci est estimée par le FMI à plus de 50% en 2025 et anticipée à près de 70% pour 2026.
"Les prix des denrées alimentaires de base ont fortement augmenté en janvier 2026 à la suite d'une forte dépréciation du rial iranien, qui a exercé des pressions à la hausse sur les prix des denrées alimentaires dans tout le pays", souligne d'ailleurs un rapport de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.
Grace, une jeune Iranienne vivant à Téhéran contactée par Zonebourse, abonde : "Les prix augmentent drastiquement, presque toutes les deux semaines. La nourriture, les produits ménagers, l'huile de cuisson... rien n'échappe aux conséquences de cette guerre."
Selon elle, beaucoup de gens avaient déjà du mal à subvenir à leurs besoins essentiels avant la guerre. "Evidemment, la situation est encore pire aujourd'hui. Et aux effets de cette inflation s'ajoutent désormais les blocages et la destruction d'usines", ajoute-t-elle.
Les Israéliens ont ainsi affirmé avoir détruit quelque 70% de l'industrie sidérurgique iranienne. Signe de la fébrilité du régime, les autorités douanières iraniennes ont publié fin avril une directive interdisant l'exportation de plusieurs produits sidérurgiques.
"Cela n'a rien d'étonnant", commente Thierry Coville. "Cette industrie est au coeur de l'économie, avec son lot de sous-traitants et ses clients, comme l'industrie automobile, l'électroménager, etc. Donc le régime a un énorme intérêt à faire en sorte de maintenir la production à l'intérieur de l'Iran. Autrement, beaucoup d'entreprises vont arrêter de tourner."
Selon plusieurs estimations, la guerre aurait déjà mis entre 1 et 2 millions d'Iraniens au chômage. Grace fait d'ailleurs partie de ceux-là. La jeune femme travaillait en freelance sur Internet jusqu'à la guerre. "La priorité numéro 1 est l'accès à Internet, le plus rapide et le moins cher possible, un accès qui ne puisse pas être piraté, bloqué ou filtré", nous explique-t-elle. "Le recours à des configurations de tunneling est devenu la seule option, souvent coûteuse et facilement détectée puis coupée."
Le 28 février 2026 a beau marquer le début de la confrontation militaire entre l'Iran et les Etats-Unis, le bras de fer entre les deux pays est en réalité bien plus ancien. Concrètement, Téhéran doit composer avec les sanctions américaines depuis 2010 : exclusion du système bancaire, embargo sur le pétrole, restrictions financières, gel de certains avoirs... La situation s'est bien détendue en 2016 et 2017 à la suite d'un accord avec l'administration Obama, mais l'accord a été déchiré par Trump en 2018...
Alors que certains pans de l'économie ont été violemment impactés par ces mesures - une large partie du système bancaire est par exemple exclue du système SWIFT -, "les sanctions ont aussi pu contribuer à renforcer la résilience de certaines parties de l'économie", fait remarquer à Zonebourse Katayoun Maleki, doctorante en sciences politiques et responsable du desk "Industrie, Mines et Commerce" chez Eghtesad Online/EcoIran, l'un des sites d'informations économiques iraniens les plus consultés du pays.
"Dans l'industrie sidérurgique, les sanctions ont par exemple poussé les entreprises à produire localement, réduisant ainsi la dépendance aux devises étrangères et créant des emplois dans le secteur manufacturier", poursuit cette spécialiste. "Mais beaucoup de sociétés sont aussi contraintes de supporter des coûts supplémentaires liés au contournement des sanctions".
La Bourse de Téhéran, terrain de jeu des traders locaux
Le marché financier iranien est opaque pour les étrangers et la Bourse de Téhéran reste avant tout l'apanage des traders locaux. En effet, "l'accès au marché est impossible et l'accès à l'information est très compliqué", souligne Thierry Coville, chercheur à l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et spécialiste de l'économie iranienne.
Le TEDPIX, indice phare de la cote de Téhéran, regroupe entre 600 et 700 entreprises cotées, avec une forte composante de sociétés pétrochimiques (Persian Gulf Petrochemical Industries, Tamin Petroleum & Petrochemical Investment), mais aussi des banques (Bank Mellat, Bank Tejarat et Bank Saderat Iran...) ainsi que des groupes industriels tels que Mobarakeh Steel Company et National Iranian Copper Industries (NICICO). On y trouve aussi des constructeurs automobiles, comme Iran Khodro Company et Saipa Group, ainsi que des acteurs des télécoms comme TCO et MAPNA Group.
"La capitalisation totale de la Bourse de Téhéran est très volatile en raison de la forte inflation, des fluctuations du taux de change et des variations des valorisations en rial par rapport au dollar", souligne Katayoun Maleki, évoquant une valorisation mouvante, comprise entre 100 et 500 MdsUSD, soit environ 3 à 15% de la valorisation totale du CAC 40.
Depuis le début de la guerre, toutefois, les données relatives au TEDPIX ne sont plus disponibles. Et pour cause : le marché des capitaux a tout simplement fermé.
"La réouverture de la Bourse nécessite l'approbation du Conseil suprême de la Bourse. Une réunion s'est tenue le 2 mai, au cours de laquelle il a été décidé qu'une décision finale concernant la réouverture serait rapidement prise", ajoute Katayoun Maleki.
Un marché déconnecté des flux internationaux
Selon Thierry Coville, l'accès aux données de la Bourse de Téhéran n'est toutefois pas essentiel pour prendre le pouls de l'économie iranienne. "En réalité, dans le cas iranien, le lien entre marché boursier et situation macroéconomique est quasiment inexistant", pointe le spécialiste.
Pour lui, l'évolution des cours est très spéculative tandis que le reste de l'économie doit composer avec les sanctions internationales. "On peut même parler de système financier réprimé : vous avez des taux d'intérêt réels négatifs. Et même s'il y a des banques privées, en réalité, tout est très contrôlé par l'Etat".
Le régime des mollahs ne cache d'ailleurs pas l'intérêt qu'il porte à l'évolution des marchés financiers internationaux. C'est d'ailleurs sur ce terrain que se jouerait une partie de la guerre avec les Etats-Unis, affirmait en avril Mohammad-Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien. "La véritable ligne de front, c'est la courbe de rendement des obligations américaines. Et le système financier mondial, largement centré sur les Etats-Unis, n'est pas aussi solide qu'il n'y paraît", assurait-il en appelant les marchés à vendre les obligations américaines.
Le pétrole, ultime assurance-vie du régime ?
Si l'Ayatollah Ali Khamenei a été éliminé dès le premier jour du conflit, le régime fait montre d'une résilience inattendue. Il faut dire que Téhéran dispose d'un atout solide : selon Frédéric Lorec, spécialiste du pétrole chez AlphaValue, le sous-sol iranien couverait quelque 209 milliards de barils de pétrole, ce qui en ferait la troisième réserve mondiale. La production quotidienne était par ailleurs évaluée en début d'année entre 4,5 et 4,7 Mb/j (millions de barils par jour), plaçant le pays parmi les premiers producteurs mondiaux.
Ces réserves constituent une vraie manne financière pour la République islamique... à condition de passer outre les sanctions. Commerce de l'ombre via le rail, transbordements au large... "L'Iran est parvenu à développer un système d'exportation parallèle, expédiant environ 1,8 à 2,3 Mb/j, principalement vers la Chine. Ces barils sont déjà intégrés dans les équilibres asiatiques et constituent une source cachée d'offre pour le marché", analyse Frédéric Lorec.
Pendant des années, ce discret commerce entre Téhéran et Pékin aurait été plus ou moins toléré par l'administration Biden, croit savoir Thierry Coville.
Et même avec une décote de 7 à 12 USD par baril, ces exportations permettent de soutenir l'économie iranienne. Elles ne sont toutefois pas sans conséquence : Pékin règle en effet les livraisons en yuans, une monnaie qui n'est pas librement convertible ni utilisable et qui contribue à réduire les réserves "utiles" du pays en ajoutant une pression à la baisse sur le rial.
Une inflation qui redouble
Ce schéma participerait ainsi à l'inflation galopante : celle-ci est estimée par le FMI à plus de 50% en 2025 et anticipée à près de 70% pour 2026.
"Les prix des denrées alimentaires de base ont fortement augmenté en janvier 2026 à la suite d'une forte dépréciation du rial iranien, qui a exercé des pressions à la hausse sur les prix des denrées alimentaires dans tout le pays", souligne d'ailleurs un rapport de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.
Grace, une jeune Iranienne vivant à Téhéran contactée par Zonebourse, abonde : "Les prix augmentent drastiquement, presque toutes les deux semaines. La nourriture, les produits ménagers, l'huile de cuisson... rien n'échappe aux conséquences de cette guerre."
Selon elle, beaucoup de gens avaient déjà du mal à subvenir à leurs besoins essentiels avant la guerre. "Evidemment, la situation est encore pire aujourd'hui. Et aux effets de cette inflation s'ajoutent désormais les blocages et la destruction d'usines", ajoute-t-elle.
Les Israéliens ont ainsi affirmé avoir détruit quelque 70% de l'industrie sidérurgique iranienne. Signe de la fébrilité du régime, les autorités douanières iraniennes ont publié fin avril une directive interdisant l'exportation de plusieurs produits sidérurgiques.
"Cela n'a rien d'étonnant", commente Thierry Coville. "Cette industrie est au coeur de l'économie, avec son lot de sous-traitants et ses clients, comme l'industrie automobile, l'électroménager, etc. Donc le régime a un énorme intérêt à faire en sorte de maintenir la production à l'intérieur de l'Iran. Autrement, beaucoup d'entreprises vont arrêter de tourner."
Selon plusieurs estimations, la guerre aurait déjà mis entre 1 et 2 millions d'Iraniens au chômage. Grace fait d'ailleurs partie de ceux-là. La jeune femme travaillait en freelance sur Internet jusqu'à la guerre. "La priorité numéro 1 est l'accès à Internet, le plus rapide et le moins cher possible, un accès qui ne puisse pas être piraté, bloqué ou filtré", nous explique-t-elle. "Le recours à des configurations de tunneling est devenu la seule option, souvent coûteuse et facilement détectée puis coupée."