L'ex-PDG de Lafarge incarcéré pour financement du terrorisme en Syrie information fournie par AFP 13/04/2026 à 17:18
Un ex-patron du CAC 40 en prison: dans une décision retentissante, le tribunal correctionnel de Paris a condamné lundi à six ans de prison avec incarcération immédiate l'ex-PDG de Lafarge Bruno Lafont, reconnu coupable avec le cimentier et sept ex-responsables de financement du terrorisme en Syrie en 2013-2014.
Dans un délibéré cinglant et implacable de quatre heures, le tribunal correctionnel présidé par la juge Isabelle Prévost-Desprez a estimé que le cimentier français - fleuron de l'industrie française avalé depuis par son concurrent suisse Holcim - a versé près de 5,6 millions d'euros via sa filiale Lafarge Cement Syria (LCS) à trois groupes jihadistes afin de maintenir l'activité d'une cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie.
Ces versements aux groupes État islamique (EI), Jabhat al-Nosra et Ahrar al-Cham, d'"un montant jamais atteint" dans un dossier de financement du terrorisme devant la justice française, sont d'"une exceptionnelle gravité" et ont "permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l'extérieur, notamment en Europe", a souligné le tribunal.
Allant au-delà des réquisitions du parquet national antiterroriste (Pnat), le tribunal correctionnel a prononcé une peine de six ans de prison assortie d'un mandat de dépôt à l'encontre de l'ex-PDG (2007-2015) du groupe Bruno Lafont, 69 ans, fustigeant "sa mauvaise foi" et sa "lâcheté" au cours de la procédure judiciaire. L'ex-dirigeant du CAC 40, qui soutient ne pas avoir été informé des versements aux groupes jihadistes, a été arrêté dans la salle d'audience et aussitôt emmené par des policiers.
Le tribunal a réservé le même sort à son ancien bras droit Christian Herrault, alors directeur général adjoint de la multinationale, qui pour les juges "présidait aux négociations avec l'État islamique afin de signer avec l'organisation terroriste un accord rentable pour l'usine". Il s'est vu infliger cinq ans de prison avec mandat de dépôt.
Dès la sortie de l'audience, leurs avocates ont indiqué faire appel de la décision.
- "Victoire" contre l'"impunité des multinationales" -
Pour avoir établi un "véritable partenariat commercial avec l'EI", l'entreprise Lafarge en tant que personne morale a été condamnée à l'amende maximale de 1,125 million d'euros et à payer solidairement avec quatre de ses ex-cadres une amende douanière de 4,57 millions d'euros pour le non-respect des sanctions financières internationales.
La société devra publier un communiqué relatant sa condamnation dans le journal Les Echos et l'afficher sur son siège en banlieue parisienne.
Dénonçant le "cynisme" de l'entreprise et de ses cadres, Isabelle Prévost-Desprez a souligné que les paiements à des entités terroristes avaient permis de maintenir l'activité de l'usine et de réduire de fait ses coûts de fonctionnement, avec pour perspective "à plus long terme de participer à la reconstruction de la Syrie en situation de quasi-monopole".
Reconnues comme parties civiles, les ONG Sherpa et ECCHR ont salué une "victoire majeure pour la lutte contre l'impunité des multinationales impliquées dans des violations graves des droits humains". "Lafarge SA prend acte de la décision du tribunal", a indiqué pour sa part l'entreprise.
La tribunal a prononcé des peines allant de 18 mois de prison pour un gestionnaire de sûreté norvégien de Lafarge à sept ans de prison, pour l'intermédiaire syrien en fuite qui gérait les relations et paiements aux groupes jihadistes.
- Thèses de défense balayées -
Dans ce dossier à la croisée du monde international des affaires, de la géopolitique et des eaux troubles du renseignement, l'affaire Lafarge raconte la retentissante compromission d'une grande entreprise pour préserver ses intérêts économiques dans une Syrie à feu et à sang, que les autres multinationales avaient quittée.
Durant l'âpre procès en novembre-décembre, la défense a cherché à casser le narratif selon lequel la cimenterie de Jalabiya, investissement flambant neuf de 680 millions d'euros, a été maintenue en activité pour des raisons purement financières, au détriment de la sécurité de son millier de salariés.
Décortiquant échanges de mails, comptes rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal s'est plongé de longues semaines durant dans l'engrenage des paiements de Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes jihadistes.
Le système mis en place "s'est avéré payant d'un point de vue opérationnel, financier et comptable jusqu'au 19 septembre 2014", date de la prise de l'usine par l'EI, a observé le tribunal, qui a par ailleurs balayé les thèses de la défense sur un prétendu "racket" ou sur le fait que Lafarge en restant en Syrie aurait servi de courroie de transmission pour les services de renseignement français.
Dans son jugement, le tribunal correctionnel a jugé recevable les constitutions de parties civiles d'associations de victimes du terrorisme, qui voient dans cette affaire l'un des "rouages" des attentats qui ont ensanglanté la France les années suivantes.