L'Europe s'arme, la Cour des comptes s'alarme information fournie par Zonebourse 03/09/2026 à 17:49
Si l'Europe dépense massivement pour renforcer sa défense, le processus de réarmement s'avère long et complexe. Dans un document intitulé "Pleins feux sur la politique de défense de l'UE", les experts de la Cour des comptes européenne estiment que l'objectif de préparation militaire fixé à 2030 sera d'ailleurs difficile à atteindre. La raison ? Fragmentation, dépendance aux fournisseurs états-uniens et capacités industrielles insuffisantes...
Face à la nouvelle configuration de l'ordre sécuritaire mondial, l'Europe a été plutôt prompte à réagir. Accompagnés par Bruxelles, les Etats ont rapidement débloqué de nouvelles lignes budgétaires pour le secteur de la défense. Pourtant, si les sommes allouées au secteur ont progressé à une vitesse spectaculaire, force est de constater que les faiblesses structurelles de la défense européenne persistent.
C'est, en tout cas, ce que mettent en avant les auteurs du rapport de la Cour des comptes européenne, dont les conclusions sont claires : "l'objectif de préparation d'ici à 2030 s'annonce difficile à atteindre".
Des dépenses en hausse de près de 80%
Les données disponibles montrent que les dépenses combinées des Etats membres ont progressé de 78,6% en termes réels entre 2020 et 2025. Plus concrètement, les budgets annuels sont passés de 262 à 418 milliards d'euros entre 2022 et 2025 et devraient atteindre un sommet de 454 MdsEUR en 2026.
Mais le constat de la Cour des comptes est sans appel : disposer de budgets élargis ne signifie pas que les Etats puissent se doter de capacités militaires supplémentaires immédiatement.
Une industrie encore trop fragmentée
L'exemple de la guerre en Ukraine est éloquent, tant elle a mis en évidence les difficultés de l'industrie à augmenter rapidement sa production en matière de munitions et de missiles.
Le cas des obus de 155 mm est ainsi devenu emblématique. En 2022, l'Union européenne produisait entre 300 000 et 400 000 obus par an, quand les forces ukrainiennes en consommaient entre 180 000 et 240 000... chaque mois ! Si l'UE a promis de livrer un million de munitions d'artillerie à Kiev, l'objectif n'a été atteint qu'en novembre 2024, soit avec huit mois de retard sur le calendrier.
En réalité, le problème dépasse celui de la production. La planification militaire reste largement l'apanage - voire la chasse gardée - de chaque Etat. Et en l'absence de véritable planification ou de coordination, la Cour des comptes redoute "une fragmentation des investissements, des doublons ou des lacunes" dans les capacités militaires.
Une forte dépendance aux Etats-Unis
L'autre faiblesse majeure concerne la dépendance vis-à-vis de l'étranger. Entre le début de l'invasion de l'Ukraine et juin 2023, 78% des acquisitions de défense réalisées par les Etats membres provenaient de l'extérieur de l'UE. Les Etats-Unis représentaient à eux seuls 63% de ces achats.
La situation est paradoxale puisqu'une partie conséquente des milliards supplémentaires consacrés à la défense européenne vient finalement alimenter les carnets de commandes des industriels étrangers plutôt que renforcer directement la base industrielle européenne.
De son côté, Bruxelles tente de faire contrepoids en associant des clauses de "préférence européenne" à ces prêts, imposant aux industriels de l'armement de se fournir principalement auprès d'entreprises établies dans l'Union.
Finalement, l'Europe est confrontée à un dilemme : acheter européen permet de développer l'autonomie stratégique à long terme, mais les besoins militaires immédiats peuvent pousser les Etats à se fournir à l'étranger lorsque les équipements y sont disponibles plus rapidement.
L'argent ne fabrique pas instantanément des armes
Au bout du compte, le rapport de la Cour ne remet pas en cause le tournant engagé par l'Europe et considère même que la hausse de la demande offre une occasion d'accroître les capacités industrielles, de développer les coopérations et d'investir davantage dans les technologies à double usage, notamment l'intelligence artificielle et le quantique.
Néanmoins, le calendrier apparaît comme particulièrement serré. Fragmentation des systèmes nationaux, goulets d'étranglement industriels, lenteur de la coordination politique et dépendance persistante aux Etats-Unis rendent difficile l'objectif d'une autonomie stratégique permettant de soutenir indépendamment des opérations militaires de haute intensité d'ici à 2030.
L'Europe semble ainsi avoir résolu une partie de l'équation : dépenser beaucoup plus pour sa défense. Reste la plus complexe : transformer ces centaines de milliards d'euros en capacités militaires disponibles, coordonnées et suffisamment européennes.