L'Europe de la défense en quête de missiles moins coûteux information fournie par Reuters 16/09/2026 à 13:39
par Maria Rugamer, Michael Kahn et Supantha Mukherjee
En exposant les limites d'arsenaux de missiles sophistiqués en quantité réduite, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient contraignent les armées européennes à réfléchir aux moyens de produire plus massivement des projectiles bien moins coûteux.
Les attaques quotidiennes de drones et missiles russes en Ukraine, le long du flanc Est de l'Europe, offrent une leçon d'ordinaire oubliée en temps de paix dans les programmes d'achat d'armements : les conflits modernes peuvent consommer des munitions à un rythme que beaucoup de pays sont incapables de suivre.
"Si vous pensez avoir suffisamment de missiles de croisière dans votre arsenal, vous avez probablement tort", résume Douglas Barrie, de l'International Institute for Strategic Studies à Londres.
L'industrie européenne de la défense a passé des années à se concentrer sur la fabrication d'armes complexes, et non sur la production d'armes à grande échelle.
Les experts du secteur soulignent que désormais, le défi à relever par le continent n'est pas tant celui de la conception de missiles mais de la construction de capacités de production suffisantes pour faire face à un conflit moderne.
"Les grandes guerres se gagnent par le nombre, et non grâce à des armes miracles", estime ainsi Markus Schiller, chercheur au Stockholm International Peace Research Institute.
Une nouvelle génération de start-ups dit pouvoir répondre à la demande en développant des missiles et des intercepteurs moins onéreux destinés à une production de masse.
En juin dernier, les Pays-Bas ont commandé pour l'Ukraine 700 missiles de croisière Ruta Block 2 à la start-up européenne Destinus, pour un montant de 250 millions d'euros.
Le ministère de la Défense britannique a de son côté conclu en avril un contrat avec la jeune société Cambridge Aerospace pour son système antimissile et anti-drone Skyhammer.
UN INTERCEPTEUR À MOINS D'UN MILLION D'EUROS
Steve Barrett, le directeur général de Cambridge Aerospace, fait valoir que la Russie est capable de lancer jusqu'à 900 drones de type Shahed en une seule nuit.
Tenter de les abattre à l'aide d'intercepteurs traditionnels, comme les Etats-Unis l'ont fait au Moyen-Orient, "coûterait des milliards de dollars par nuit (...), ce qui est tout simplement impossible à financer pour n'importe lequel de nos alliés".
Andreas Bappert, directeur du développement du fabricant estonien de micro-missiles Frankenburg, prédit que les futurs systèmes antiaériens devront ramener de 20 millions à un ou deux millions d'euros le coût d'une interception réussie.
La start-up ukrainienne Five Point s'est déjà fixé comme objectif de produire un intercepteur de missile balistique pour moins de 1 million d'euros, ce qui représente un quart voire un sixième du coût d'un Patriot. Elle espère le présenter d'ici la mi-2027, réduisant à une poignée d'années le délai de conception et de fabrication d'un tel équipement.
Lockheed Martin LMT.N , le géant américain de la Défense, a dévoilé cette année une version moins coûteuse de son célèbre missile intercepteur, mais même s'il sera moitié moins élevé qu'un Patriot PAC-3, son prix restera supérieur aux objectifs visés par les start-ups et sa production ne démarrera pas avant 2028.
La fabrication de systèmes à bas coût destinés à lutter principalement contre les drones ou les missiles de croisière n'a pas cependant vocation à remplacer la production de coûteux missiles haut de gamme, mais à la compléter, soulignent cadres et experts du secteur de la défense.
Des investisseurs s'intéressent de plus en plus à ces missiliers émergents qui cherchent fonds et partenaires pour accroître et sécuriser leur production.
Cambridge Aerospace a levé le mois dernier 300 millions de dollars et Destinus, qui envisage une introduction en Bourse, va pouvoir s'appuyer sur la base industrielle de Rheinmetall
RHMG.DE grâce à une coentreprise créée au printemps dernier.
Pour le directeur général de Frankenburg, Kusti Salm, l'augmentation des capacités de production pourrait à elle seule avoir un effet dissuasif.
"Si l'ennemi sait que nous sommes capables de produire en masse (...), l'équation lui fait comprendre qu'il ne va pas atteindre ses objectifs."
(Jean-Stéphane Brosse pour la version française, édité par Sophie Louet)