Jacquet Metals : une cyclique dans le brouillard information fournie par Le Cercle des analystes indépendants 16/04/2026 à 08:34
Avec tout ce qui se passe en ce moment dans et à côté du Golfe Persique (et pour ce que l'on en sait), l'incertitude est forte pour l'investisseur. Ou pas tant que ça en fait, avec les raisonnements de beaucoup d'économistes et de stratégistes qui voient très logiquement le blocus des matières plastiques, de l'aluminium, des engrais et, pire encore, du pétrole et du gaz déclencher inéluctablement une relance de l'inflation partout ailleurs dans le monde. Une inflation accompagnée bien entendu d'une bonne petite récession, et finalement un grand retour de la stagflation, qui est un cauchemar absolu pour la Bourse, comme chacun sait.
Mais ces joyeux commentateurs s'appuient vraisemblablement beaucoup sur des modèles pour en arriver à une telle conclusion, alors que les modèles ne sont pas toujours très fiables pour prévoir l'avenir, qui reste un exercice difficile, comme chacun sait aussi. C'est d'ailleurs ce qu'on avait bien pu voir en 2020, quand on annonçait une récession carabinée à la rentrée de septembre suite à des mois de mars-avril-mai économiquement hors-normes, et qu'on a connu in fine une reprise plus que forte en fin d'année. Ce qui tend aussi à montrer qu'il faut peut-être que ces perturbations durent un certain temps pour produire les effets délétères annoncés, ce qui n'est pas encore le cas, c'est un fait, pour le chaos organisé qui prévaut actuellement..
D'autant que les marchés d'actions tiennent bon dans ce brouillard économique. Et qu'on ne désespère pas encore tout à fait en Europe (même si sa dépendance du pétrole et du gaz est largement soulignée par beaucoup de bonnes âmes en ce moment, malgré un forcing d'enfer, il faut le dire, sur les énergies renouvelables) que la petite reprise économique qui s'est nettement dessinée au T4-2025 puisse se confirmer.
Une reprise en UE, y compris et surtout pour l'acier ?
Entre autres parce qu'il y a des choses qui changent, comme un peu plus de protectionnisme (ce n'est pas un gros mot en soi), ce qui devrait aider contre la déflation des importations à (trop) bas coûts de production. Comme dans l'acier : le marché européen pourrait changer du tout au tout cette année avec la taxe carbone aux frontières, alias la CBAM en vigueur depuis le 1er janvier, et les nouvelles protections contre les importations d'acier (chinois) à bas prix, avec des quotas doublés et des surtaxes doublées aussi sur les dépassements.
C'est en tout cas la thèse que défend le plus grand sidérurgiste européen : ArcelorMittal, qui voit la fin de dix années de marché déprimé, et aussi et surtout 10 millions de tonnes d'acier à produire en plus par l'ensemble du secteur, soit des capacités mieux utilisées sur des coûts déjà bien abaissés et donc un levier fort à attendre sur les marges.
Ce qui pourrait éventuellement profiter aussi aux distributeurs, comme Jacquet Metals, qui n'est pas un petit acteur de son secteur.
Business : inox et autres aciers spéciaux
Basé à Saint-Priest, près de Lyon, coté à Paris depuis 1997, Jacquet Metals est une grande affaire de négoce-distribution professionnelle qui vend avant tout des produits sidérurgiques, et qui a réalisé un chiffre d'affaires de 1.839 millions d'euros en 2025 avec 3.400 salariés dans 123 dépôts dans 24 pays.Principalement en Europe, qui contribue pour 90% des ventes, dont 32% en Allemagne et 10% en France, mais aussi un peu en Amérique du Nord et un tout petit peu en Asie.
Le métier de Jacquet Metals consiste à i) acheter aux aciéries, une vingtaine de producteurs fournissant plus de 50% des achats du groupe, ii) stocker les produits, voire en parachever quelques-uns, et iii) les revendre à plus de 65.000 clients industriels. Lesquels sont principalement des PME, qui achètent au détail ou presque avec un panier moyen de moins de 3.000 euros, et sont livrées en juste à temps ou presque, c'est-à-dire en une semaine en moyenne, comme il se doit.
De belles marques commerciales, ce qui ne gâte rien
La société opère avec trois enseignes, chacune ayant sa spécialité : a) Jacquet, qui distribue de la tôle dite "quarto" en acier inoxydable de nuances variées, de la tôle épaisse à forte résistance mécanique et facile à souder, utilisée principalement dans la construction d'objets lourds, comme les équipements industriels de la chimie, l'agro-alimentaire, les grands réservoirs (d'eau, de gaz, etc…), la production d'énergie et ainsi de suite, b) Stappert, spécialisé quant à lui dans les produits longs en acier inoxydable de nuances variées aussi, soit des barres avant tout, à utiliser aussi dans toutes sortes de constructions, et enfin c) IMS Group, qui pour sa part vend des aciers variés, des aciers spéciaux aussi, s'entend, sous forme de tubes et de barres.
Pour la mécanique générale, c'est à dire destinés à être forgés, usinés, pliés, soudés, soumis à des traitements de surface et ainsi de suite, pour fabriquer toutes sortes de pièces qui iront dans toutes sortes de machines, des engins de chantier aux éoliennes en passant par l'automobile, les poids lourds, etc…. L'inox en tôle ou en barre contribuant pour une bonne moitié du chiffre d'affaires, et les aciers d'ISM Group pour le reste.
Bien centralisé et bien décentralisé à la fois
C'est la maison-mère qui négocie les conditions d'achats pour les principaux produits avec les principaux producteurs. Jacquet Metals revendique une totale indépendance vis-à-vis de ces derniers, sa taille et ses capacités de stockage lui donnant de bons arguments a priori pour obtenir de bons prix et éventuellement aussi des exclusivités par pays : ces fournisseurs ne produisent pas toujours en continu et ne cherchent pas non plus à stocker eux-mêmes. Une indépendance qui permet, selon la direction du groupe, de "s'approvisionner dans le monde entier, de n'importe quelle source, aux conditions les plus compétitives". Qu'on se le dise.
Mais, plus important encore, toutes les filiales du groupe s'appuient sur un système d'information unique, avec un ERP maison pour la compta, le reporting et la gestion automatisée des entrepôts, et un réseau sécurisé en propre : même si on a tendance à l'oublier, il n'y a pas de bon front-office sans bon back-office, et c'est exactement comme cela que Jacquet Metalls semble fonctionner.
D'autant que les patrons de filiales peuvent être des associés aussi (jusqu'à 49% max, bien entendu) au capital desdites filiales, et peuvent donc s'appuyer sur ces moyens généraux pour développer les ventes, ce qui est indubitablement bon pour la croissance organique. Et que, par ailleurs, le front-office se digitalise beaucoup aussi, avec le déploiement d'une plateforme de e-commerce, de l'EDI pour les gros clients, et un espace en ligne pour que chacun puisse retrouver ses commandes et gérer ses devis.
Un historique un peu mouvementé, somme toute
Jacquet Metals est une société à capitaux familiaux, toujours dirigée par le même patron qui l'a développée depuis qu'il en est devenu l'actionnaire majoritaire en 1994. Un développement qui s'est fait en souvent par acquisitions, la plus importante d'entre elles étant l'OPA lancée en 2010 sur IMS, ex-filiale d'Arcelor cotée depuis 1987, qui contenait aussi Stappert. Une OPE en fait, payée en actions alors que Jacquet avait déjà ramassé plus de 33% du capital d'IMS en Bourse, pour reprendre à 100% une société en forte perte, et constituer après restructuration/intégration un nouvel acteur fort du négoce de produits sidérurgique.
Ce qui s'est passé exactement comme prévu, finalement, avec le recul du temps. Avec aussi quelques autres rectifications de frontières intervenues entretemps : Jacquet Metals a cédé des activités de négoce, notamment dans l'aluminium, les non-ferreux, et les aciers résistants à l'abrasion d'Abraservice, mais en aussi acquis d'autres, comme Finkelholl et surtout Schmolz+Bickenbach en Allemagne en 2015, et Rolark au Canada.
Analyse des comptes : du pour…
On ne le dira jamais assez : quand on regarde un dossier d'investissement, il vaut mieux faire les chiffres soi-même (et avoir ses propres biais, pour ne s'en prendre qu'à soi-même si l'idée n'est in fine pas aussi bonne qu'on le croyait). Un grille toute simple sur Excel peut donc rendre de grands services, en montrant quasiment instantanément ce qui va et ne va pas.
Ce qui va chez Jacquet Metals, c'est i) une marge brute (la différence entre les prix payés sur les achats et les prix obtenus sur les ventes) qui se tient assez bien d'une année sur l'autre, et s'est même améliorée ces dernières années, passant de 21,5% en 2023 à 24,2% (si je compte bien) en 2025, et, ii) avec des frais de personnel stable ou presque en 2025, une marge opérationnelle (ce qui reste de la marge brute après avoir tout payé, et compté les amortissements/chiffre d'affaires) qui remonte de +1 point en conséquence, à 2,9% sur le dernier exercice.
Ce qui va aussi, c'est iii) un bilan assez sain somme toute, avec à fin décembre 2025 un ratio Dette Nette/Fonds Propres de seulement 21%, et un levier Dette Nette/Ebitda de 1,5x, ce qui est des plus bénins, alors que, malgré des marges faibles en valeur absolue, Jacquet Metals fabrique indubitablement de la trésorerie libre (alias free cash-flow : ce qui reste du résultat net additionné des amortissements après avoir fait les investissements qui s'imposaient) quand la société ne fait pas d'acquisitions d'autres sociétés. Ce qui vaut mieux de toutes façons puisque le groupe doit porter de gros stocks (c'est une bonne partie de son métier) quoiqu'il arrive. Stocks qu'il n'a en principe aucun mal à financer avec ses banquiers, avec aux dernières nouvelles (cf le communiqué très complet sur l'exercice 2025) non seulement des remboursements de prêts par anticipation, mais encore une utilisation modérée (43%) des lignes de crédit confirmées.
… et du contre (comme d'hab' : nous ne sommes pas dans la high tech)
Ce qui va moins bien, c'est que l'activité recule depuis trois ans, soit un chiffre d'affaires à -6,6% en 2025, après -12% en 2024, et -17% en 2023, principalement pour une raison que tout le monde connaît : la méforme de l'industrie allemande depuis deux ans. Ces -6,6% de 2025 se décomposant entre -5,7% pour les prix et -1,2% pour les volumes, et avec une plus forte baisse chez IMS (-9,2%) que chez Jacquet et Stappert, les volumes s'étant toutefois repris aux troisième et quatrième trimestre.
Et la suite ?
La direction de Jacquet Metals se veut prudente pour la suite, estimant que l'entrée en vigueur du CBAM (ou MACF en bon français) pourrait ajouter encore de la perturbation, et plus précisément une charge de coût supplémentaire (moins de "conditions les plus compétitives" ? cf plus haut) à intégrer progressivement dans les prix de vente. Ce qui veut peut-être dire que les approvisionnements en provenance de pays à bas coût (suivez mon regard) seront moins conséquents à l'avenir et, avec un chiffre d'affaire en berne qui plus est, peut laisser penser que ce dossier d'investissement ne paraît pas si excitant que ça.
Ce n'est pourtant pas ce que dit le marché, puisque le cours de Bourse surperforme nettement, à +13% depuis le 1er janvier, après +17% en 2025. Ce qui peut aussi, pour qui veut être optimiste, ressembler à une anticipation de cette fameuse reprise cyclique européenne qu'on attend depuis quelque temps.
Après tout, pourquoi pas ! mais qui croire, alors ?