Faut-il continuer à investir de manière aussi démesurée dans l’IA ? Oui, mais en Europe ! information fournie par Le Cercle des économistes 09/02/2026 à 14:00
Les investissements dans l'intelligence artificielle ont atteint des montants record en 2025 et ont tiré la croissance américaine. Les valorisations mirobolantes font craindre une correction abrupte en 2026. Une correction aura sûrement lieu, mais la question est : de quelle ampleur ? Cela dépend bien sûr de la capacité des entreprises d'IA à convaincre qu'elles généreront les profits record espérés. Mais cela dépend aussi de la façon dont évolue l'appréciation des risques sociaux, environnementaux et politiques associés à l'IA.
Il faudrait un ralentissement net si l'on adhère à la vision informée et inquiétante de Dario Amodei, le PDG d'Anthropic, qui explique dans un essai récent que, la technologie évoluant trop vite pour que nos lois et réglementations puissent suivre, il faudrait une Constitution pour l'IA pour éviter que celle-ci ne puisse s'affranchir de valeurs fondamentales, en particulier se retourner contre l'homme. Mais quels sont donc ces risques de l'IA et dans quelle mesure faut-il avoir peur ?
Impact de l'IA sur nos préférences politiques et systèmes institutionnels
Le premier risque préoccupant est l'empreinte environnementale de l'IA. Malheureusement plus personne, ou si peu, ne semble y prêter attention. L'énergie nécessaire pour faire tourner les data centers freine la transition écologique et encourage le recours aux énergies fossiles. Le changement de pied de l'administration américaine sur ces sujets, et la course mondiale au leadership technologique, relèguent ces préoccupations au deuxième plan. Il faudrait au contraire adapter la vitesse de développement des data centers à ce que notre planète peut tolérer. Et donc ralentir. Pour le meilleur.
L'autre risque très préoccupant est l'impact que ces cerveaux artificiels pourront avoir sur nos préférences politiques et nos systèmes institutionnels. De ce point de vue il est capital de tout faire pour avoir une autonomie technologique en Europe. L'enjeu est bien sûr de tirer la croissance européenne mais surtout de conserver nos valeurs, et de ne pas être à la merci des visions du monde portées par les américains ou les chinois.
Des craintes sur l'emploi exagérées
Mais d'autres craintes sont au contraire, à mon avis, exagérées. Par exemple les effets emplois. L'élite s'affole car sa progéniture voit se réduire le nombre d'offres de postes auxquels elle peut prétendre. Les entreprises de conseil recrutent beaucoup moins de juniors. La belle affaire ! A mon sens, pas de panique. Certes les destructions d'emploi vont se multiplier et affecter notamment les jeunes cols blancs. Mais à chaque précédente révolution technologique, les destructions ont précédé les créations d'emploi et jamais par le passé, en dépit des craintes qui se manifestent toujours, la technologie n'a acté la fin du travail.
C'est que les gains de productivité permis par la technologie ne sont pas utilisés pour produire autant avec moins de main d'œuvre mais pour croitre. Cette croissance tire la demande d'emplois et vient compenser au niveau agrégé les destructions. Nombreuses sont nos tâches professionnelles qui seront dans le futur réalisées par une IA et certains métiers disparaîtront, mais nous trouverons des moyens d'utiliser notre temps à d'autres fins professionnelles, d'une façon qu'il est difficile de parfaitement anticiper.
Keynes expliquait en 1931, à propos de la révolution de l'électricité : la société souffre car les changements sont trop rapides et créent un chômage technologique, mais celui-ci n'est que temporaire et ne doit pas nous empêcher de voir les progrès qui nous attendent. L'histoire risque ici encore de se répéter.
Autrement dit, continuons à investir dans l'IA, pour son formidable potentiel de progrès, mais essayons d'orienter nos investissements vers les IA de notre continent pour développer une technologie au service de l'homme, de sa santé, de son bien-être, et qui ne risque pas de se retourner contre notre espèce.
Alexandra Roulet
Membre du Cercle des économistes,
Professeur à l'INSEAD
Membre du Center for Economic Policy Research