Des limites à la méthode Trump mises en exergue par le revirement sur l'Iran
information fournie par Reuters 09/04/2026 à 07:35

par Matt Spetalnick, David Brunnstrom et Gram Slattery

Le revirement abrupt effectué par Donald Trump, qui a annoncé mardi soir un cessez-le-feu temporaire avec l'Iran après avoir menacé quelques heures plus tôt d'anéantir toute la civilisation iranienne, a mis en exergue les limites ainsi que les risques accrus de sa méthode typiquement imprévisible pour négocier.

En déclarant via son réseau Truth Social avoir accepté de s'abstenir de bombarder l'Iran pendant deux semaines, le président américain a effectué un pas jusque-là inédit pour désamorcer le conflit au Moyen-Orient, alors même qu'il avait fait planer la perspective d'une escalade sans précédent.

Sa décision, raillée par des détracteurs comme étant un nouvel exemple de ce qui a été étiqueté 'TACO' ("Trump always chickens out", Trump se dégonfle toujours), soulève des questions sur l'efficacité de sa méthode consistant à mélanger exigences maximalistes, rhétorique erratique et menaces de plus en plus extrêmes, même si Donald Trump a revendiqué une "victoire complète et totale" sur l'Iran.

Coutumier des propos outranciers, le chef de la Maison blanche s'est affranchi de toute retenue en déclarant mardi matin que "toute une civilisation" allait mourir la nuit suivante "pour ne jamais réapparaître" si Téhéran ne convenait pas d'un accord et ne rouvrait pas le détroit d'Ormuz.

La veille, devant des journalistes à l'occasion d'un événement dans les jardins de la Maison blanche, il avait dit ne pas se préoccuper du risque de commettre des crimes de guerre en détruisant les centrales énergétiques et les ponts iraniens, comme il avait menacé de le faire en fixant un ultimatum.

Bombarder délibérément des infrastructures civiles est une violation du droit humanitaire international et peut constituer un crime de guerre. Une attaque généralisée contre une population civile peut constituer un crime contre l'humanité, d'après la Cour pénale internationale (CPI).

"COINCÉ PAR SA PROPRE HYPERBOLE"

Quand il a annoncé un accord de trêve chapeauté par le Pakistan, moins de deux heures avant l'expiration de son ultimatum, dans la nuit de mardi à mercredi, Donald Trump a expliqué sa décision en écrivant que les Etats-Unis avaient "déjà rempli et dépassé tous les objectifs militaires" en Iran.

Malgré le langage triomphaliste du président américain, il est vraisemblable que l'Iran émerge de cette guerre de 40 jours comme un problème persistant pour les Etats-Unis, ont dit des analystes, la trêve annoncée figeant la réalité d'un gouvernement iranien endurci et enhardi, en dépit d'un affaiblissement militaire, avec un stock d'uranium hautement enrichi enfoui sous terre et un contrôle de facto du détroit d'Ormuz, offrant à Téhéran un levier important.

Donald Trump, ancien magnat de l'immobilier, se targue d'être un négociateur hors pair. Toutefois certains analystes estiment qu'il peut s'enfermer dans son style de négociation et nuire à la crédibilité de Washington sur la scène mondiale.

Le président américain "s'est retrouvé coincé par sa propre hyperbole", commente Jon Alterman, membre du Centre pour les études stratégiques et internationales, un centre de réflexion basé à Washington. "Il n'aurait pas pu détruire la civilisation iranienne, et simplement paraître de tenter de le faire aurait eu un coût massif", a-t-il ajouté.

"PRENDRE SA PAROLE TRÈS AU SÉRIEUX"

Cette approche s'accompagne également du risque que des adversaires, comme la Chine et la Russie, soient parfaitement familiers de la stratégie.

"L'effet de surprise s'estompe", déclare un élu républicain, qui a été en contact mardi soir avec la Maison blanche, à propos de l'habitude de Donald Trump de revenir en arrière après avoir formulé de lourdes menaces.

La porte-parole de la Maison blanche a nié toute marche arrière. Karoline Leavitt a déclaré mercredi aux journalistes que la rhétorique du président américain faisait partie de son "style de négociation à la dure" et que le monde devait "prendre sa parole très au sérieux".

Donald Trump a tendance à adopter des positions extrêmes dans des négociations, avant de finalement rétropédaler.

Aux yeux d'analystes, cette approche apparaît tantôt une stratégie voulue, tantôt hasardeuse, avec des conseillers non-informés et une administration contrainte d'aller à reculons face aux pressions des marchés financiers et de la base politique trumpiste.

Le changement de cap opéré par le président américain en milieu de semaine est intervenu alors que les prix de l'essence ont flambé aux Etats-Unis et que sa cote de popularité a chuté.

Le terme 'TACO' est apparu il y a environ un an quand, au regard de la dégringolade des marchés financiers américains en l'espace d'à peine quatre jours, Donald Trump a tempéré les vastes droits de douane dits "réciproques" qu'il venait d'annoncer à la Maison blanche lors de ce qu'il avait présenté comme le "Jour de la Libération".

Quelques semaines plus tard, il avait également suspendu sa menace de surtaxes distinctes contre la Chine.

Dans les deux cas de figure, Wall Street, que Donald Trump cite régulièrement comme un baromètre de sa réussite, a enregistré un bond à la suite de ces revirements. Ce fut à nouveau le cas mercredi, le S&P-500 ayant pris 2,5% dans le sillage de l'annonce du cessez-le-feu avec l'Iran.

ACTION

Le chef de la Maison blanche a parfois joint les actes à la parole, mettant à exécution dans d'autres cas des menaces d'opérations militaires d'une ampleur jamais aperçue durant son premier mandat présidentiel de 2017 à 2021.

Ce fut le cas pour le Venezuela, où les forces spéciales américaines ont mené en janvier dernier un assaut lors duquel ils ont capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro, avant que Donald Trump n'installe à Caracas une dirigeante plus favorable à Washington.

S'agissant de l'Iran, la rhétorique de plus en plus agressive du président américain s'est concrétisée le 28 février quand les Etats-Unis se sont joints à Israël pour lancer une campagne de bombardements, alors même que Washington et Téhéran menaient des cycles de pourparlers sur le nucléaire iranien qualifiés de "positifs" par le médiateur omanais.

Désormais, la question est de savoir si Donald Trump, malgré certaines victoires tactiques de l'armée américaine, peut atteindre ou non ce qu'il a présenté comme ses objectifs de guerre - au premier rang desquels s'assurer que l'Iran ne se dotera jamais de l'arme atomique.

Téhéran, qui nie de longue date développer une arme nucléaire, dispose toujours d'un stock d'uranium enrichi qui se trouverait essentiellement enfoui sous terre en raison des puissants bombardements effectués en juin dernier par Israël et les Etats-Unis contre les principaux sites iraniens.

Etre imprévisible dans les négociations est présenté de longue date par Donald Trump et ses conseillers comme une tactique destinée à dérouter les adversaires.

"VOUS FAITES PEUR AUSSI À VOS ALLIÉS ET VOTRE PEUPLE"

"Je ne dirais pas qu'il a flanché", estime Jonathan Panikoff, ancien membre de haut rang des services américains du renseignement au Proche-Orient et désormais membre du centre de réflexion Atlantic Council, basé à Washington.

"Il a amené l'Iran au bord du précipice et est parvenu à s'en sortir avec a minima l'issue temporaire qu'il avait espéré voir venir", ajoute-t-il.

Alexander Gray, ancien représentant de haut rang de l'administration Trump lors du premier mandat du président, désormais directeur général du cabinet de conseil American Global Strategies, rejette l'idée que le dernier épisode iranien soit un nouvel exemple 'TACO'. La rhétorique forte de Donald Trump, dit-il, était "une escalade pour une désescalade".

Nombre d'observateurs pensent que Donald Trump a adopté en partie la "Théorie du Fou" ("Madman Theory"), utilisée par l'ancien président américain Richard Nixon lors de la guerre du Vietnam, une théorie voulant que des menaces extrêmes poussent un adversaire à effectuer des concessions à la table des négociations.

Mark Dubowitz, directeur général de Foundation for the Defense of Democracies, institut de recherche considéré comme conservateur en matière de politique étrangère, a exprimé son soutien à l'égard de ce qu'il considère comme la vision de Donald Trump selon laquelle "il faut littéralement être plus fou que les Iraniens", en dépit des inconvénients.

"Le problème avec la Théorie du Fou en géopolitique, c'est que vous ne faites pas seulement peur à votre ennemi, mais vous faites peur aussi à vos alliés et à votre peuple", dit-il.

(Matt Spetalnick, David Brunnstrom et Gram Slattery, avec la contribution d'Andrea Shalal, Patricia Zengerle, Nandita Bose et Dan Burns; version française Jean Terzian)