D'usine Renault à carrefour des arts, la "maudite" île Seguin tente une mue information fournie par AFP 14/10/2026 à 09:44
Prononcez les mots "île Seguin" et l'on vous répondra "saga" et "île maudite". Mais avec 5.000 m2 dédiés à l'art contemporain, un musée entend incarner le renouveau là où plusieurs projets ont échoué après la fermeture de l'usine Renault en 1992.
"La malédiction est finie", veut croire le président du Large, vaste structure aux reflets cuivrés posée au beau milieu de la Seine, sur l'île Seguin à Boulogne-Billancourt, qui doit ouvrir ses portes au public samedi.
Laurent Dumas a fait venir une médium, un chef amérindien, un chamane et un responsable vaudou, pour repousser "les forces de l'esprit" de ce site de l'ouest parisien, où on lui a "beaucoup conseillé de ne pas aller".
Le PDG du groupe immobilier Emerige, qui a investi avec deux autres entreprises 450 millions d'euros pour cette "Pointe des arts", devant aussi inclure un cinéma, un hôtel de luxe, des bureaux et commerces, est présenté comme une sorte de miraculé, le seul d'une longue liste de noms influents à voir son projet sortir de terre.
Jean Nouvel, François Pinault, Renzo Piano, Vincent Bolloré: tous ont convoité le site et tous ont fini par jeter l'éponge. Seule la Seine musicale a vu le jour en 2017, sur l'autre pointe de l'île.
Certains parlent d'esprits funestes, de la souffrance des ouvriers à la chaîne de l'usine Renault qui plane encore sur la bande de terre de 11,5 hectares.
D'autres, plus pragmatiques, citent le manque de soutien de certains élus, les bisbilles politiques, l'obstruction d'associations, des obstacles administratifs à décourager les plus vaillants.
L'ouverture du musée est une "victoire de la persévérance, de l'espérance, sur le découragement et le fatalisme", s'enorgueillit le maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet.
Lui et Laurent Dumas vantent leur ténacité pour expliquer la réussite du projet.
Mais tous ne partagent pas leur emballement : certains critiquent l'immense bâtiment, trop massif, trop peu écolo, ne rendant pas assez hommage à la mémoire ouvrière du lieu.
"Bétonner comme si de rien n'était"
Dans ce secteur si proche de la capitale, "tout le monde a voulu se faire du fric en considérant que l'île Seguin, c'était un terrain à bâtir avec de la charge foncière qui pouvait rapporter gros", juge Bernard Landau, architecte urbaniste, président de l'association "La Seine n'est pas à vendre".
Pourtant à ses yeux, l'île a "tout" pour devenir un parc plébiscité par les habitants, puisque située dans un couloir de fraîcheur sur la Seine et bordée par les collines de Meudon, à l'écart du centre de Boulogne-Billancourt déjà densément construit.
"La manière dont ont été conçus les projets sur l'île Seguin, ce sont des projets d'un autre temps (...): +il n'y a pas de dérèglement climatique, continuons à tout bétonner comme si de rien n'était+", regrette Pauline Rapilly-Ferniot, conseillère municipale Les Ecologistes.
Elle déplore aussi que "le passé ouvrier" ait été "complètement effacé".
Ici sont nées la 4CV et la 4L, mais aussi des revendications salariales qui ont fait des employés Renault de l'île - jusqu'à 30.000 dans les années 1930 - des fers de lance des luttes sociales en France.
L'exposition inaugurale du Large présente des œuvres de la collection Renault et d'autres d'artistes contemporains pour leur rendre hommage, mais "elle ne restera pas infiniment", regrette Emmanuelle Dupuy, membre de l'Association des anciens travailleurs de Renault-Billancourt Ile Seguin (Atris).
C'est "injuste", considère cette ancienne aide-comptable, qui aurait voulu "un lieu pérenne de mémoire vivante".
Reste le centre de l'île, qui fait aujourd'hui pâle figure, pris entre les deux pointes modernes vouées à l'art.
Une résidence étudiante portée par Emerige doit voir le jour. Bouygues Immobilier souhaite depuis des années y construire des bureaux, mais a été confronté à une multitude de recours d'associations locales et écologistes.
Le grand terrain vague sert pour l'heure de parking et aucune pierre n'a encore été posée. Le retour de la malédiction?
Seguin n'a rien de "maudit", rétorque Pauline Rapilly-Ferniot, qui voit aujourd'hui en l'île le théâtre d'"une résistance organisée d'habitants (...) à des projets dont ils voient qu'ils ne sont pas pertinents".