Crise chez Grasset: 170 écrivains montent au front contre Bolloré information fournie par AFP 16/04/2026 à 20:15
Le monde traditionnellement feutré de l'édition française a plongé dans la crise avec la décision inédite de 170 écrivains de refuser de publier de nouveaux livres chez Grasset pour dénoncer le "licenciement" de son PDG, Olivier Nora, dont ils tiennent pour responsable Vincent Bolloré.
Cette fronde a éclaté alors que le Festival du Livre de Paris s'est ouvert jeudi soir au Grand Palais.
Avec 450 exposants et 1.800 auteurs attendus, tout le secteur est présent, à l'exception notable de la plupart des maisons d'édition, notamment Grasset, appartenant à Hachette, le numéro un français de l'édition, contrôlé par le milliardaire conservateur Vincent Bolloré.
Dans son discours d'inauguration, la ministre de la Culture a souligné, en citant le nom d'Olivier Nora, le "rapport de confiance" que les éditeurs "nouent avec les auteurs". Il "se tisse une histoire unique qui dessine la création littéraire française dans son originalité et dans sa liberté", a déclaré Catherine Pégard.
Dans leur lettre ouverte, publiée la nuit précédente, ces écrivains dénoncent "une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale" de Grasset après l'annonce mardi du départ de M. Nora, à sa tête depuis 26 ans.
"Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset", affirment ces écrivains, dont une partie s'était réunie dans un café parisien mercredi en fin de journée.
"Il y a eu des moments de tension parce qu'il faut s'imaginer qu'à Grasset il y a des gens très à gauche, de l'autre côté, des gens plutôt très à droite", a raconté jeudi la romancière Colombe Schneck à l'AFP.
Pour elle, "c'était impossible de ne rien faire. Le départ d'Olivier Nora a été une étincelle".
"Nous refusons d'être les otages d'une guerre idéologique visant à imposer l'autoritarisme partout dans la culture et les médias", affirment les signataires, parmi lesquels de grands noms de la littérature comme Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Anne Berest...
- "Acte de courage" -
"Notre solidarité avec Olivier Nora et ses auteurs doit être totale. Leur résistance est un acte de courage", a réagi dans une tribune dans le Monde Antoine Gallimard, éditeur historique de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, passé chez Grasset à la surprise générale en mars.
Pour l'éditeur, la filière doit "affirmer haut et clair: nous ne sommes pas des trophées. Les radicalismes politiques, quand ils dictent la gouvernance des maisons, sont une menace pour la libre publication".
"Une telle indignation collective, très rare chez les écrivains, montre bien le choc face au mépris d'un actionnaire qui remplace un éditeur respecté par un gestionnaire politiquement orienté", commente le romancier Gaspard Koenig, ancien auteur de Grasset.
"Le limogeage d'Olivier Nora marque une étape supplémentaire, grave et sans doute décisive dans la mise au pas du groupe Hachette par son actionnaire Vincent Bolloré", a réagi de son côté le Syndicat de la librairie française.
Interrogé, le groupe Hachette n'a pas réagi dans l'immédiat. Il a annoncé mardi que Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group et homme de confiance de Vincent Bolloré, allait prendre la direction de Grasset.
La publication de la lettre "fait du bien", a commenté une employée de Grasset, où travaillent 38 personnes dans le Quartier latin: "Ce qui nous arrive est une déflagration".
Des responsables politiques, surtout de gauche, ont également dénoncé des "purges" dans l'édition et "l'offensive de l'idéologie réactionnaire et de l'argent" menée par Vincent Bolloré, selon l'ex-Premier ministre Bernard Cazeneuve.
Les auteurs envisagent désormais d'engager une procédure pour récupérer leurs droits sur les livres qu'ils ont publiés chez Grasset, ce que souhaitent aussi faire plusieurs dizaines d'écrivains, notamment des historiens, ayant publié chez Fayard, autre maison d'édition de l'orbite Hachette.
La sénatrice socialiste Sylvie Robert a appelé jeudi à créer une "clause de conscience" pour les auteurs "en cas de changement radical dans la ligne éditoriale".
Soucieux de s'éloigner des polémiques, le Festival du livre espère attirer plus de 100.000 visiteurs de vendredi à dimanche en célébrant "la lecture sous toutes ses formes, de la littérature aux albums jeunesse en passant par la new romance", selon son directeur général, Pierre-Yves Bérenguer.