Crash du Rio-Paris: Airbus et Air France condamnés en appel pour une "catastrophe annoncée"
information fournie par AFP 21/05/2026 à 18:41

L'avocate de la compagnie aérienne Air France, Claudia Chemarin, avant le verdict du procès du crash du Rio-Paris, le 21 mai 2026 au palais de justice de Paris ( AFP / STEPHANE DE SAKUTIN )

"L'histoire d'une catastrophe annoncée": dans un revirement judiciaire, la cour d'appel de Paris a déclaré jeudi Air France et Airbus coupables d'homicides involontaires pour la "chaîne causale" qui a abouti au crash du vol Rio-Paris en 2009, accident le plus meurtrier de l'aviation française.

Au terme de dix-sept ans d'un tortueux parcours judiciaire, la compagnie aérienne et le constructeur, qui avaient été relaxés en première instance, ont été condamnés à la peine maximale de 225.000 euros d'amende pour ce crash ayant coûté la vie à 228 personnes.

Cette condamnation est essentiellement symbolique mais désastreuse pour l'image des deux sociétés aéronautiques, qui ont aussitôt annoncé la contester devant la Cour de cassation.

"L'analyse du tribunal (de première instance) ne prend pas en compte l'existence de la chaîne causale dans laquelle s'inscrit l'action des pilotes et qui a entraîné le décès de l'intégralité des passagers de l'AF447", a résumé la présidente Sylvie Madec en conclusion de deux heures d'explication d'un arrêt infirmant le précédent jugement.

À l'issue du procès en première instance, le tribunal correctionnel de Paris avait relaxé en 2023 sur le plan pénal Airbus et Air France tout en reconnaissant leur responsabilité civile. Il avait considéré que si des "imprudences" et "négligences" avaient été commises, "aucun lien de causalité certain" n'avait "pu être démontré" avec ce crash.

Or pour les trois magistrats de la cour d'appel de Paris, ce crash dans l'Atlantique de l'A330 d'Air France "ne peut s'envisager autrement que dans un processus dynamique" résultant d'une "accumulation" de fautes au long cours des deux sociétés, engageant donc leur responsabilité pénale.

"L'accident du vol AF 447 est l'histoire d'une catastrophe annoncée qui aurait pu être évitée si chacune des sociétés prévenues avait pris la mesure de la gravité de la panne", ont-il tancé.

Cette condamnation est un revers sévère pour les deux entreprises de l'aérien, qui avaient jusqu'ici bénéficié d'une succession de décisions favorables.

Dès la sortie de l'audience, par la voix de son avocat Simon Ndiaye, Airbus a fustigé une décision "qui répond à des considérations qui n'ont rien à voir avec la justice, avec le droit, avec la sécurité".

Quant à la compagne aérienne, elle "regrette" cette condamnation alors que "la responsabilité pénale d'Air France a par deux fois été écartée par la justice", a-t-elle déclaré dans un communiqué.

- "Aucun réconfort" -

Dans ce dossier sujet à de vives tensions entre les entreprises mises en cause et les proches des disparus dans l'Atlantique, "une page s'est tournée" avec cette condamnation, a salué Danièle Lamy, présidente de l'association Entraide et Solidarité AF447.

Daniele Lamy, présidente de l'association des familles des victimes Entraide et Solidarité AF447, avant le verdict du procès du crash Rio-Paris, le 21 mai 2026 au palais de justice de Paris, ( AFP / STEPHANE DE SAKUTIN )

La justice, "pour la première fois, condamne des multinationales aéronautiques et place la sécurité au-dessus de toute autre considération économique. Ces prestigieuses sociétés ne pourront plus se dérober derrière leur suffisance et orgueil technologique", s'est-elle félicitée devant la presse.

Tonalité différente au Brésil, où le président de l'association des familles de victimes brésiliennes s'est montré désabusé par cette condamnation, qui concerne seulement les entreprises en tant que personnes morales.

"Cette nouvelle décision ne nous apporte aucun réconfort. La justice n'a pas été faite (...). La justice aurait été faite si les directeurs de l'époque avaient été reconnus coupables", a déclaré à l'AFP Nelson Faria Marinho à Rio de Janeiro.

Le 1er juin 2009, le vol AF447 reliant Rio de Janeiro à Paris s'abîme en pleine nuit dans l'Atlantique, quelques heures après son décollage, entraînant la mort de ses 216 passagers et 12 membres d'équipage. A bord de l'A330 immatriculé F-GZCP se trouvent des personnes de 33 nationalités, dont 72 Français et 58 Brésiliens.

Les boîtes noires ont confirmé le point de départ de l'accident: le givrage des sondes de vitesse Pitot alors que l'avion volait à haute altitude dans une zone météo difficile.

La cour d'appel a retenu contre Airbus plusieurs fautes liées à la sous-estimation de la gravité des défaillances de sondes anémométriques et au défaut d'information de compagnies aériennes dont les avions en étaient équipés.

Quant au transporteur Air France, la justice a retenu à charge des formations des pilotes inadaptées à ce danger et une prise en compte insuffisante d'incidents récurrents liés au phénomène de givrage des sondes.

En première instance comme en appel, Airbus et Air France se sont farouchement défendus de toute faute pénale. Le constructeur a pointé les actions erratiques et mauvais choix de l'équipage dans l'urgence de l'avion en décrochage, perdant jusqu'à 3.000 mètres d'altitude par minute.

Sans exclure que des "erreurs de pilotage" ont pu être commises au cours des 4 minutes 30 secondes entre le givrage des sondes et l'impact contre l'océan, la cour d'appel a toutefois estimé que l'équipage n'était pas suffisamment armé face à cette "panne extrêmement complexe".

"Les pilotes de l'AF447 ont vraiment tout tenté pour sortir de cette situation absolument épouvantable. Ils étaient allés jusqu'au bout de leurs possibilités et rien ne peut leur être reproché", a indiqué la présidente.

La condamnation d'Airbus et Air France "ne remet pas fondamentalement en cause la qualité de (leur) expertise", a précisé la magistrate, déclarant qu'elles "restent globalement et légitimitement reconnues".