Carte bancaire : le risque géopolitique que l’Europe ne peut plus ignorer information fournie par The Big Whale 18/01/2026 à 18:51
La dépendance de l'Europe à Visa et Mastercard expose une vulnérabilité stratégique majeure en cas de crise transatlantique. Face à ce risque, les stablecoins en euro apparaissent comme la seule solution rapidement opérationnelle pour renforcer la souveraineté des paiements.
La remontée des tensions entre l'Europe et les États-Unis, observée ces derniers jours, remet sur la table une hypothèse théorique : et si une administration américaine décidait, un jour, de suspendre l'accès aux réseaux Visa et Mastercard sur le continent européen ?
Une telle perspective reste improbable, mais l'action de Donald Trump à la Maison-Blanche a rappelé que l'imprévisible est devenu une variable politique à part entière. Dans ce contexte, la dépendance européenne aux infrastructures américaines de paiement apparaît comme un angle mort stratégique.
Selon la Banque de France, Visa et Mastercard représentaient environ 61 % des paiements par carte dans la zone euro en février 2025. Cette domination est le résultat de décennies d'intégration des standards américains dans les systèmes bancaires européens, au détriment des réseaux nationaux qui ont progressivement disparu ou été relégués à un rôle marginal.
Dans la plupart des pays, Visa et Mastercard sont devenus l'épine dorsale des paiements électroniques du quotidien.
Des réseaux locaux de carte bancaire limités
La France fait figure d'exception relative avec le réseau Cartes Bancaires (CB), qui permet des transactions domestiques indépendantes des grands réseaux internationaux. Mais ce système reste strictement cantonné au territoire national.
D'autres pays conservent des réseaux locaux (Girocard en Allemagne, Bancontact en Belgique, Dankort au Danemark, Multibanco au Portugal, BankAxept en Norvège ou Bancomat en Italie) mais ils ne couvrent pas l'ensemble des usages et ne constituent pas une alternative complète aux rails Visa et Mastercard, notamment lorsqu'il s'agit de faire des transactions en dehors de leurs frontières.
Dans la majorité des États membres, une suspension brutale des réseaux américains se traduirait par une paralysie quasi immédiate des paiements par carte. Cette vulnérabilité explique en grande partie le soutien politique croissant (notamment dans les pays d'Europe de l'Est) au projet d'euro numérique porté par la Banque centrale européenne.
Mais l'euro numérique ne sera pas opérationnel avant 2029 (au plus tôt), et son design suscite de vives critiques, tant du côté des banques qui voient en lui une menace pour leur modèle économique, que des défenseurs des libertés individuelles.
Dans l'intervalle, quelles solutions concrètes pourraient émerger ?
Le système Wero, lancé par plusieurs grandes banques européennes pour les paiements instantanés à travers l'European Payment Initiative (EPI), ne constitue pas encore une alternative viable pour le commerce de détail. Il reste principalement cantonné aux transactions entre particuliers et n'est pas déployé massivement chez les commerçants.
Ingenico permet désormais aux commerçants d'accepter les stablecoins
C'est dans ce contexte qu'une annonce récente attire l'attention : Ingenico, leader mondial des terminaux de paiement et fleuron industriel français, a annoncé cette semaine l'intégration de paiements en stablecoins via le protocole WalletConnect. Des millions de terminaux pourront ainsi accepter des règlements en stablecoins.
Cette avancée est potentiellement structurante car elle ouvre la possibilité, dès aujourd'hui, de contourner les rails de paiement américains en utilisant des infrastructures blockchain décentralisées. Les stablecoins actuellement supportés incluent l'USDC et l'EURC de Circle (une entreprise américaine, ce qui pose question du point de vue de la souveraineté) mais aussi l'USDT de Tether, émis par une société non américaine.
L'enjeu est clair : si l'Europe veut réduire sa dépendance stratégique, elle doit développer ses propres stablecoins libellés en euros. À cet égard, l'EUR CoinVertible (EURCV) de Société Générale-FORGE constitue une première réponse crédible, mais son encours reste limité (environ 70 millions d'euros) et sa liquidité encore embryonnaire.
L'autre initiative à surveiller de près est celle du consortium QIVali, qui réunit une dizaine de grandes banques européennes, dont BNP Paribas, DZ Bank, UniCredit et ING. Ce projet porte l'ambition de créer une solution de paiement stablecoin paneuropéenne, interopérable et largement distribuée auprès des commerçants du continent.
L'urgence est désormais politique autant que technologique. Plutôt que de tout miser sur l'euro numérique public, l'Europe gagnerait à accélérer sur des stablecoins privés en euros, capables de fonctionner immédiatement dans l'écosystème commercial existant. Jusqu'ici, les banques européennes se sont montrées prudentes, faute de signaux clairs des décideurs publics.
Ce signal pourrait venir du sommet de l'État. En décembre dernier, le président français Emmanuel Macron soulignait dans le Financial Times la nécessité de développer des stablecoins en euro en parallèle de la monnaie numérique de banque centrale.