Après Ormuz, l'Asie préoccupée par la sécurité du détroit de Malacca information fournie par Reuters 23/04/2026 à 14:36
La fermeture du détroit d'Ormuz contraint les responsables politiques asiatiques à s'interroger sur la sécurité d'autres points de passage maritimes stratégiques, au premier rang desquels le détroit de Malacca, la voie navigable la plus fréquentée au monde pour le commerce international.
Long d'environ 900 kilomètres, bordé par l'Indonésie, la Thaïlande, la Malaisie et Singapour, il constitue la route maritime la plus courte reliant l'Asie orientale au Moyen-Orient et à l'Europe.
Selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS), il concentre près de 22% du commerce maritime mondial, notamment les flux de pétrole et de gaz acheminés du Moyen-Orient vers les économies gourmandes de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud.
D'après l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), Malacca est le principal "goulet d'étranglement du transit pétrolier" au monde, le seul à dépasser Ormuz. Au premier semestre de 2025, environ 23,2 millions de barils de pétrole par jour y ont transité, soit 29% des flux pétroliers maritimes mondiaux, contre quelque 20,9 millions de barils par jour pour Ormuz, le deuxième passage le plus important.
Plus de 102.500 navires, essentiellement commerciaux, ont emprunté le détroit de Malacca en 2025, contre environ 94.300 en 2024, selon les données du département maritime malaisien. La majorité des pétroliers utilisent cette route, même si certains très grands navires l'évitent en raison de restrictions de tirant d'eau et contournent l'Indonésie par le sud.
Ce détour permet d'éviter le détroit en cas de fermeture, mais allonge sensiblement les temps de trajet, retardant le cas échéant les livraisons et renchérissant les prix.
Les inquiétudes liées au détroit tiennent aussi à sa configuration géophysique. À son point le plus étroit, dans le chenal Phillips du détroit de Singapour, il ne mesure que 2,7 kilomètres de large, crée une congestion et accroît les risques de collisions, d'échouements ou de marées noires.
Certaines zones sont d'ailleurs peu profondes, avec des fonds de 25 à 27 mètres, ce qui limite le passage des plus grands navires. Des superpétroliers de type VLCC (Very large crude carrier, très grand pétrolier transporteur de brut) longs de plus de 350 mètres, larges de 60 mètres et affichant un tirant d'eau supérieur à 20 mètres, peuvent toutefois entreprendre la traversée
Depuis des années, le détroit est par ailleurs réputé pour les actes de piraterie et les attaques contre les navires marchands. L'an dernier, ces attaques maritimes ont atteint au moins 104 cas, avant de reculer au premier trimestre de cette année, selon le ReCAAP Information Sharing Centre, une organisation créée par les gouvernements régionaux pour lutter contre la piraterie.
Cette voie étroite et congestionnée revêt une importance stratégique particulière pour Pékin. Selon les données du cabinet de suivi des pétroliers Vortexa, environ 75% des importations chinoises de pétrole brut par voie maritime en provenance du Moyen-Orient et de l'Afrique y transitent.
La crise iranienne ravive ainsi des craintes anciennes sur l'impact qu'aurait un conflit en mer de Chine méridionale ou dans le détroit de Taïwan sur des points de passage comme Malacca.
Les autorités malaisiennes observent par ailleurs une hausse des transferts illégaux de navire à navire dans le détroit de Malacca, une pratique consistant à transférer du pétrole en mer afin d'en dissimuler l'origine.
Sur le plan politique, le ministre indonésien des Finances, Purbaya Yudhi Sadewa, a provoqué une controverse en évoquant publiquement la possibilité pour les pays riverains d'imposer des péages afin de monétiser le passage, avant de faire volte-face en jugeant qu'un tel dispositif n'était pas envisageable.
Interrogé sur les risques liés à l'instauration de péages ou à d'éventuelles restrictions de circulation, le ministre singapourien des Affaires étrangères, Vivian Balakrishnan, a expliqué sur CNBC que les pays riverains partageaient un intérêt stratégique commun à maintenir le détroit ouvert et s'étaient accordés pour ne pas percevoir de droits de passage.
Il a ajouté que Singapour avait assuré aux États-Unis et à la Chine que le droit de passage était garanti pour tous et que la cité-État ne participerait à aucune initiative visant à bloquer le détroit ou à imposer des péages.
Le ministre malaisien des Affaires étrangères, Mohamad Hasan, a pour sa part rappelé lors d'un forum mercredi qu'aucune décision unilatérale ne pouvait être prise concernant le détroit, soulignant que la Malaisie agissait de concert avec Singapour, l'Indonésie et la Thaïlande, les quatre pays menant des patrouilles conjointes afin de garantir que cette artère maritime reste ouverte.
(Fransiska Nagoy à Djakarta, Xinghui Kok, Jun Yuan Yong et Chen Aizhu à Singapour, Daniel Azhar à Kuala Lumpur et Josh Smith à Bangkok; version française Nicolas Delame)