Anthropic accélère dans les médicaments basés sur l'IA
information fournie par Reuters 18/09/2026 à 16:59

par Jeffrey Dastin et Michael Erman

Anthropic, l'entreprise américaine derrière le modèle d'intelligence artificielle Claude, a discrètement mis en place un laboratoire dédié à la biologie physique, tout en développant ses ambitions en matière d'IA dans le domaine de la recherche pharmaceutique.

A un moment où le débat sur les dangers potentiels de l'IA fait rage - notamment après l'appel de Dario Amodei, directeur général d'Anthropic, à ralentir le développement des modèles IA - l'entreprise a construit un laboratoire "humide", c'est-à-dire un lieu dédié aux expériences pratiques, dans la baie de San Francisco, ont indiqué deux personnes proches du dossier.

Anthropic a déclaré vouloir mettre au point des traitements pour les maladies rares et ses travaux en biologie ont dépassé le stade des évaluations "in silico", c'est-à-dire par simulation informatique.

Dans une interview accordée à Reuters, le responsable des sciences de la vie chez Anthropic, Eric Kauderer-Abrams, a confirmé l'existence d'un laboratoire d'expérimentation.

"Nous sommes d'avis que, en biologie, l'épreuve ultime reste toujours - et le restera encore pendant un certain temps - le travail en laboratoire réel", a-t-il dit.

"C'est exactement ce que nous faisons aujourd'hui et je décrirais notre approche comme étant typique de ce que l'on observe dans la plupart des entreprises de biotechnologie : une partie de ces travaux est réalisée dans nos propres installations, tandis qu'une autre partie est menée en collaboration avec des partenaires externes."

Un porte-parole a précisé par la suite que le laboratoire d'Anthropic n'était pas spécifiquement destiné à la découverte de médicaments, sans donner plus de détails.

Cette initiative représente un petit pas vers la grande ambition nourrie par Anthropic : s'attaquer aux maladies que l'entreprise estime négligées par l'industrie pharmaceutique - et le faire avant que la confiance dans l'IA ne soit trop entamée.

Cette ambition revêt un caractère personnel pour Dario Amodei : une maladie a emporté son père quelques années seulement avant qu'un traitement ne soit mis au point.

"La mission de l'entreprise est de développer une IA qui profite au monde. C'est (...) dans les sciences de la vie que nous voyons la plus grande opportunité à cet égard et c'est ce qui motive tout ce que nous faisons", a déclaré Eric Kauderer-Abrams.

CONCILIER AMBITION ET INQUIÉTUDES

À l'instar d'autres entreprises de biotechnologie, Anthropic s'engage dans l'automatisation physique, ont ajouté les deux sources déjà citées, qui se sont exprimées sous couvert d'anonymat.

L'entreprise souhaite ainsi faire progresser la manière dont son IA Claude peut diriger des unités robotiques pour mener des expériences scientifiques avec une intervention humaine limitée, a précisé l'une de ces personnes.

Anthropic estime toutefois que la supervision et l'implication humaines sont essentielles pour la sécurité, a déclaré son porte-parole.

"Nous n'en sommes qu'aux tout débuts de l'utilisation de l'IA pour automatiser l'exécution des travaux de laboratoire (...) un domaine qui a le potentiel d'accélérer considérablement de très nombreux processus différents", a déclaré Eric Kauderer-Abrams.

Mais cette volonté d'Anthropic appliquer une IA - une technologie en pleine évolution - à un laboratoire de biologie intervient à un moment de grandes interrogations au sujet de l'IA.

Outre l'encouragement du directeur général de l'entreprise à freiner son développement, d'autres mises en garde sur l'IA ont jeté un froid sur l'euphorie - à en juger des centaines de milliards de dollars investis - sur cette nouvelle révolution technologique.

Au cours des deux dernières semaines, certains des chercheurs d'Anthropic ont averti que l'IA pourrait conduire à l'extinction de l'humanité et l'entreprise a également déclaré avoir découvert des exemples où ses systèmes auraient pu être utilisés pour le développement d’armes biologiques.

Dans le même temps, Anthropic se prépare à entrer en bourse dans le cadre d'une introduction en bourse potentiellement évaluée à 2.000 milliards de dollars (1.744 milliards d'euros) afin de lever davantage de fonds pour ce type de développement en IA.

"Dans nos travaux en sciences de la vie, nous cherchons toujours à trouver un équilibre entre ces différents aspects (...) en améliorant les modèles de manière à ce qu'ils favorisent et accélèrent le développement de médicaments, tout en faisant preuve de réflexion et de prudence quant à la manière dont nous les déployons afin de limiter les risques", a dit Eric Kauderer-Abrams.

ACCELÉRATION DES ACQUISITIONS

Anthropic a annoncé son intention de se lancer dans des programmes de développement de médicaments lors d'un événement organisé à San Francisco en juin. Sur scène, Eric Kauderer-Abrams a alors déclaré qu'Anthropic mènerait des travaux précliniques dans des domaines que les entreprises traditionnelles ne jugeaient pas financièrement attractifs.

La société a également lancé un logiciel baptisé "Claude Science" et racheté la start-up Coefficient Bio.

Aujourd'hui, Anthropic renforce ses efforts au sein de son laboratoire interne afin de gagner en rapidité et d'acquérir une expérience de première main en biologie, même si elle sous-traite certaines tâches lorsque cela s'avère plus efficace, a encore dit Eric Kauderer-Abrams à Reuters.

"Il y a certaines choses que nous pouvons réaliser beaucoup plus rapidement en les prenant en main nous-mêmes", a-t-il poursuivi, l’objectif étant "d'opérer à la plus grande échelle possible".

Les sciences de la vie constituent déjà l'un des principaux domaines d'investissement d'Anthropic en termes d'effectifs et de ressources, a dit Eric Kauderer-Abrams.

CIBLER LES PATHOLOGIES IMPOSSIBLES À TRAITER

Selon lui, l'IA pourrait accélérer le développement de traitements pour des pathologies auparavant considérées comme "impossibles à traiter".

Cette technologie pourrait, par exemple, accélérer la découverte d'anticorps bispécifiques et trispécifiques, des molécules complexes capables de cibler plusieurs sites d'une protéine ou d'une cellule ciblée ou d'agir sur plusieurs cibles.

Les maladies précises sur lesquelles se concentre Anthropic et l'avancement de ses travaux restent flous. Une fois qu'une molécule est identifiée, il faut parfois des années pour mettre un médicament sur le marché, car celui-ci doit faire l'objet d'essais cliniques sur l'homme, un défi qu'Anthropic n'a pas encore relevé.

Isomorphic Labs, la branche de découverte de médicaments de son concurrent Alphabet GOOGL.O , travaille depuis des années pour parvenir à la phase clinique. En début d'année, elle a repoussé l'atteinte de cet objectif d'un an, à fin 2026.

Dans le cadre de ses efforts en matière d'automatisation des laboratoires et d'autres secteurs industriels, Anthropic a lancé en août le "Model Hardware Standard", qui aide l'IA à faire fonctionner des équipements.

Anthropic fournit des solutions telles que le "Model Hardware Standard", ainsi que des services et outils d'IA plus généraux, à toutes sortes de grandes entreprises pharmaceutiques, telles que Genentech (filiale de Roche)

ROPC.S , Bristol Myers Squibb BMY.N et Novo Nordisk

NOVOb.CO .

(Jeffrey Dastin à San Francisco et Michael Erman à New York, version française Benoit Van Overstraeten)