ANALYSE: L'euro fait les frais des turbulences sur la dette souveraine française
information fournie par Reuters 06/10/2026 à 12:52

Des pièces en euros sont visibles devant le drapeau français sur cette photo.

par Dhara Ranasinghe et Alun John

La dépréciation de l'euro constitue le dernier signal d'alarme pour les ‌responsables de la zone euro, qui constatent que la hausse vertigineuse des coûts de financement de la France, plongée dans un débat budgétaire périlleux, commence à se répercuter sur l'ensemble du bloc.

La devise européenne a ​atteint lundi son plus bas niveau depuis 17 mois, passant sous la barre des 1,12 dollar, et s'est également affaiblie face à la livre sterling, au franc suisse et au yen japonais.

Le gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu souhaite faire adopter un budget 2027 visant à réduire le déficit et à maîtriser la dette, un défi de taille au sein d'un Parlement profondément divisé et alors que les partis ​se positionnent en vue de l'élection présidentielle de l'année prochaine.

Les investisseurs, peu enclins à prendre des risques, se débarrassent donc des obligations françaises et achètent des titres allemands, jugés plus sûrs.

La conséquence la plus immédiate est que le "spread", qui mesure la prime exigée par les investisseurs ​pour détenir des obligations d'État françaises plutôt qu'allemandes, s'est brutalement creusé pour atteindre son plus haut niveau ⁠depuis la crise de la dette de la zone euro de 2010-2012.

L'écart entre les rendements de l'OAT à 10 ans et le Bund allemand de même échéance a ainsi connu la ‌semaine dernière sa plus forte hausse hebdomadaire depuis des décennies.

Le mouvement touche également la dette souveraine italienne, l'écart entre ses rendements et ceux de Berlin s'étant amplifié à près de 130 points de base (pb), sa plus forte hausse hebdomadaire depuis la crise du COVID-19.

Le bloc monétaire est par ailleurs déjà secoué par l'incertitude politique ​sur d'autres fronts. Le parti du chancelier allemand Friedrich Merz a subi en ‌septembre la pire défaite de l'après-guerre lors d'élections régionales, au profit de l'extrême droite, et ce lundi, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, ⁠a à son tour convoqué des élections anticipées à fort risque pour son gouvernement sans majorité.

L'Italie tiendra également des élections l'année prochaine.

Alors que l'inflation s'accélère et que la remontée des rendements alourdit les coûts de financement des ménages et des entreprises, une nouvelle dépréciation de l'euro pourrait placer la BCE dans une situation délicate, tiraillée entre la lutte contre l'inflation et la nécessité de rassurer les marchés obligataires.

"La vague ⁠de ventes sur les obligations touche plus fortement ‌tout ce qui est perçu, de quelque manière que ce soit, comme plus vulnérable, ce qui a déclenché une vague de ventes de l'euro qui s'est amplifiée", ⁠souligne Kit Juckes, stratège chez Société Générale.

"Les facteurs qui ont maintenu la parité euro/dollar au-dessus de niveaux clés tout au long de l'été… je pense qu'ils ont disparu", ajoute-t-il, en se référant aux hypothèses concernant ‌une crise énergétique de courte durée et la volonté des États-Unis d'affaiblir le billet vert.

UNE NOUVELLE DIMENSION

Si l'euro se maintient confortablement au-dessus des plus bas niveaux atteints depuis 20 ans ⁠en 2022, lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les turbulences du marché obligataire ajoutent une nouvelle dimension à la faiblesse de ⁠la monnaie.

Selon les estimations de BofA, chaque augmentation supplémentaire ‌de 10 points de base de l'écart entre les rendements français et allemands se traduirait par une baisse de 0,4% du taux de change euro/dollar.

"La réaction typique est la plupart du temps proche de ​zéro, mais (l'impact des écarts) peut augmenter considérablement en période de tension aiguë", indiquent les analystes de Goldman Sachs ‌dans une note.

Ils précisent que l'impact sur l'euro s'accentue lorsqu'un événement de risque fait baisser les rendements allemands, mais augmente ceux des autres pays de la zone euro, comme cela s'est produit la semaine dernière.

"Il faut remonter un peu dans ​le temps pour retrouver la dernière fois où l'actualité européenne a fait bouger l'euro", note pour sa part Andreas König, responsable des opérations de change mondiales chez Amundi Asset Management.

Il dit en outre qu'il ne prévoit pas de changement de tendance à moyen terme et maintient une position surpondérée sur le dollar, compte tenu des perspectives de croissance et de taux aux États-Unis.

Les données de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) ⁠montrent que les traders tablent sur une dépréciation de l'euro, une opinion qui se reflète également dans les options sur devises.

Les analystes soulignent que l'euro pourrait même passer sous le seuil symbolique de 1,10 dollar.

La chute de la monnaie européenne, conjuguée aux tensions sur l'obligataire, relance le débat sur les moyens dont disposent les responsables de la politique monétaire pour stabiliser les marchés, surtout si l'élection présidentielle française venait à aggraver la tempête.

L'Instrument de protection de la transmission (IPT) de la BCE lui permet d'acheter un nombre illimité d'obligations d'un pays confronté à un resserrement "injustifié et désordonné" de ses conditions de financement.

Le ministre français de l'Economie, Roland Lescure, a toutefois dit mardi que les turbulences sur le marché obligataire n'avaient pas encore atteint un niveau tel qu'il faille envisager de recourir à une mesure de ce type.

(Reportage Dhara Ranasinghe ​et Alun John ; version française Diana Mandia, édité par Zhifan Liu)