Alors que Trump crie victoire, l'Iran a renforcé sa position avec Ormuz information fournie par Reuters 09/04/2026 à 04:56
par Samia Nakhoul
En annonçant un cessez-le-feu avec l'Iran, près de six semaines après le début de la guerre déclenchée par les bombardements des Etats-Unis et d'Israël, le président américain Donald Trump a revendiqué la victoire, mais cette trêve fige selon des analystes une réalité plus sévère: un gouvernement radical et retranché a mis la main sur le détroit d'Ormuz, puissant levier.
En renforçant son contrôle sur le détroit d'Ormuz, où il a bloqué de facto la navigation en réponse à la campagne militaire américano-israélienne lancée le 28 février, l'Iran a provoqué des ondes de choc sur les marchés mondiaux de l'énergie et au-delà, s'attaquant également à ses voisins du Golfe dont les économies dépendent de la stabilité.
"On se souviendra de cette guerre comme d'une grave erreur de calcul stratégique de la part de Donald Trump, dont les conséquences ont refaçonné la région de manière imprévue", a déclaré Fawaz Gerges, spécialiste du Moyen-Orient, à Reuters.
Avant la guerre, le détroit d'Ormuz, route cruciale pour les livraisons mondiales de gaz et de pétrole, était formellement traité comme une voie maritime internationale. L'Iran le surveillait, interceptait parfois des navires, mais s'abstenait d'exercer un contrôle total.
Dans la nouvelle réalité, Téhéran ne se contente plus d'agir dans l'ombre: il dicte ses conditions, se comporte de facto comme le gardien de cet axe maritime étroit, décidant de qui peut l'utiliser et comment. Il entend aussi imposer aux navires des frais de passage, selon une proposition transmise à Washington via le Pakistan dans le cadre des échanges entre les deux camps ayant débouché sur l'annonce de cessez-le-feu.
"QU'EST-CE QUE LA GUERRE A VRAIMENT RÉALISÉ ?"
Par ailleurs, l'Iran a démontré sa ténacité face aux bombardements prolongés des Etats-Unis et d'Israël, conservant des capacités à riposter et à opérer une escalade du conflit, avec une influence potentielle sur de multiples fronts et points stratégiques. Sa portée s'étend à travers la région, avec le Hezbollah au Liban et d'autres milices chiites en Irak, ainsi qu'en mer Rouge grâce aux Houthis yéménites.
Sur le plan intérieur, même si l'économie et de vastes pans d'infrastructures sont en ruines à la suite des bombardements israélo-américains, les dirigeants ont gardé le contrôle.
Fawaz Gerges interroge: "Qu'est-ce que la guerre des Etats-Unis et d'Israël a vraiment réalisé ?".
"Un changement de régime à Téhéran ? Non. La capitulation de la République islamique ? Non. Un contrôle du stock iranien d'uranium hautement enrichi ? Non. La fin du soutien de Téhéran à ses alliés régionaux ? Non."
Quatre analystes et trois sources gouvernementales du Golfe ont déclaré à Reuters que l'Iran était parvenu à absorber les coups tout en conservant - voire, dans certains cas, en renforçant - ses principaux instruments de pouvoir.
En plus du contrôle sur le détroit d'Ormuz, ont-ils relevé, le tableau politique en Iran est désormais celui d'un establishment renforcé et encore plus brutal, avec une production continue de missiles et de drones, du matériel nucléaire dans la nature et un soutien préservé aux milices régionales alliées.
Faisant écho aux propos de Donald Trump, le chef du Pentagone, Pete Hegseth, a déclaré que Washington a remporté une victoire militaire "décisive" et a décrit le programme balistique iranien comme fonctionnellement détruit. Sauf que Téhéran était encore en mesure, juste avant le cessez-le-feu dans la nuit de mardi à mecredi, de lancer des missiles.
Sollicités pour des commentaires, le département d'Etat américain et la Maison blanche ont renvoyé à un point de presse lors duquel la porte-parole de la présidence américaine Karoline Leavitt a déclaré que la priorité de Donald Trump était la réouverture sans limites du détroit d'Ormuz. Elle n'a pas exclu l'hypothèse qu'à l'avenir les Etats-Unis et l'Iran se partagent les recettes générées par les frais de passage dans le détroit.
SANS VASTE ACCORD, LE RISQUE D'UNE SIMPLE "PAUSE TACTIQUE"
Au-delà de stopper les hostilités, les sources gouvernementales du Golfe ont souligné que la pérennité du cessez-le-feu dépendait des réponses apportées ou non aux conflits plus profonds qui dessinent la sécurité et le paysage énergétique de la région.
Tout accord qui ne serait pas exhaustif pourrait ancrer les leviers dont dispose l'Iran plutôt que de les limiter, ont ajouté les sources.
Ebtesam Al-Ketbi, présidente du centre de réflexion Emirates Policy Center, basé à Abou Dhabi, a décrit la trêve comme une pause fragile, à même d'institutionnaliser de nouvelles formes d'instabilité, à moins que l'accord n'aille bien au-delà d'une cessation limitée des hostilités.
"Ce cessez-le-feu n'est pas une solution, c'est un test d'intentions", a-t-elle déclaré à Reuters. "S'il n'évolue pas vers un accord plus large redéfinissant les règles d'engagement - à Ormuz et sur les terrains des 'proxies' (milices alliées de Téhéran, NDLR) -, il n'aura pas été plus qu'une pause tactique avant une escalade plus dangereuse et plus complexe".
"Si Donald Trump parvient à un accord avec l'Iran sans régler des questions clé - missiles balistiques, drones, 'proxies', préoccupations nucléaires et règles régissant Ormuz -, alors le conflit n'aura en fait pas été résolu et la région sera exposée", a-t-elle ajouté.
Dans la proposition transmise à Washington via le Pakistan, au rôle de médiateur, Téhéran a fixé des points incluant la levée des sanctions, la reconnaissance du droit à enrichir de l'uranium, des indemnités pour les dégâts causés par la guerre et un contrôle continu sur le détroit d'Ormuz - des demandes illustrant l'étendue des divergences entre les deux camps.
Cette proposition a été qualifiée par Donald Trump de "base exploitable pour négocier", dans le message que le président américain a publié pour justifier le cessez-le-feu avec l'Iran.
LIGNE ROUGE POUR LE GOLFE
Mais pour les pays du Golfe, dépendants d'Ormuz pour exporter leur pétrole, la question du détroit reste une ligne rouge non-négociable, a déclaré l'analyste saoudien Ali Shihabi.
"Toute issue qui laisserait de facto cette voie maritime aux mains des Iraniens serait une défaite pour le président Trump" avec, a-t-il ajouté, un risque que les prix de l'énergie restent plus élevés jusqu'aux élections de mi-mandat au Congrès américain ("midterms"), en novembre prochain, lors desquelles les pairs républicains de Donald Trump espèrent conserver la majorité dans les deux chambres.
Il n'en demeure pas moins que cette guerre ouvre pour Téhéran la perspective d'un accord négocié, qui pourrait inclure un allègement des sanctions contre l'Iran, a noté Ali Shihabi.
Du point de vue des pays du Golfe, le tableau est particulièrement inquiétant. La défiance à l'égard de Téhéran est très forte à la suite des frappes iraniennes contre des sites énergétiques et des pôles commerciaux à travers la région.
Plus troublant encore, ont dit des analystes, la guerre a fait du détroit d'Ormuz un instrument explicite de pression et de coercition.
Les enjeux économiques sont eux aussi très élevés. Le fait que l'Iran réclame qu'un quelconque accord de paix permanent prévoit des frais de passage, à son bénéfice, dans le détroit d'Ormuz, pourrait avoir des répercussions bien au-delà du Golfe, affectant les marchés mondiaux de l'énergie, en plus des composantes vitales de l'économie des pays voisins.
Une telle situation enverrait également le signal d'un changement fondamental dans l'ordre régional, ont prévenu les analystes, avec un détroit qui ne serait plus gouverné par les normes internationales mais de facto par un Etat hostile qui aura été enhardi, plutôt qu'affaibli, par la guerre.
Rétablir la confiance avec Téhéran nécessitera davantage que des garanties informelles, a dit l'une des sources du Golfe: il faudra des engagements draconiens et écrits, sur la non-ingérence, la liberté de navigation, la sécurité de couloirs maritimes clé dont Ormuz, de même que des garanties de sécurité nationale pour les Etats du Golfe, a-t-elle détaillé.
Ces conditions, a indiqué la source, ont été transmises aux médiateurs pakistanais afin qu'elles fassent partie d'un accord exhaustif.
(Samia Nakhoul, avec la contribution de Trevor Hunnicutt à Washington; version française Jean Terzian)