Alors que l’Europe est frappée par une canicule, l’agriculture résiliente au climat gagne du terrain information fournie par Reuters 19/08/2026 à 17:32
Alors que la Grande-Bretagne s'apprête à connaître son été le plus chaud jamais enregistré, la ferme bovine de près de 81 hectares de Sam Squier, dans le sud-est de l'Angleterre, forme une oasis verte au milieu de champs desséchés.
Ses voisins ont dû recourir au fourrage d'hiver, tandis que son troupeau d'Aberdeen Angus pâture sur des prairies denses, conçues pour retenir l'eau et améliorer la qualité des sols.
"Cette année montre ce qu'il est possible de faire lors d'une année sèche", a déclaré Sam Squier à Reuters. L'objectif, explique-t-il, est "d'améliorer la structure des sols et de renforcer la résilience de notre activité", face aux périodes prolongées de sécheresse comme de pluies intenses.
Son bétail, qui possède des traits génétiques du Wagyu japonais, réputé pour la tendreté de sa viande, broute des prairies riches en graminées, herbes et légumineuses, appelé "prairies herbacées".
Cette approche, inspirée de pratiques ancestrales, reflète des décennies d'efforts visant à rendre l'agriculture plus résiliente au changement climatique, alors que les gouvernements et les régulateurs cherchent à réduire la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement.
Selon des entretiens menés par Reuters auprès de plus de 25 personnes impliquées dans ce dossier, les banques, les assureurs, les compagnies des eaux, les gouvernements et de grands groupes agroalimentaires tels que McDonald’s MCD.N financent une évolution des pratiques agricoles.
LES PERTES LIÉES AUX PHÉNOMÈNES MÉTÉOROLOGIQUES EXTRÊMES
Les météorologues s’attendent à ce que l’été britannique, qui s’achève le 31 août, soit déclaré le plus chaud jamais enregistré.
Après un mois de juin le plus chaud et un mois de juillet le plus sec jamais enregistrés, près des trois quarts de l’Angleterre sont officiellement en situation de sécheresse.
Les éleveurs et les producteurs laitiers ont fait état d’une faible croissance des pâturages ; la récolte de céréales au Royaume-Uni s’annonce comme la pire depuis le début des relevés comparables en 1984 ; et les producteurs de fruits et légumes prévoient une baisse de leur production, faisant écho aux avertissements lancés dans toute l’Europe.
Selon l’Energy and Climate Intelligence Unit, les pertes subies par les agriculteurs de l’Union européenne et du Royaume-Uni en raison des mauvaises récoltes liées à la vague de chaleur de juin pourraient atteindre 2,3 milliards d’euros. Ces pertes ont également des répercussions sur l’inflation, déjà alimentée par la hausse des coûts de l’énergie et des engrais liée à la guerre au Moyen-Orient.
DES SOLS PLUS RÉSISTANTS
Contrairement aux terres arides qui les entourent, les prairies herbacées de certains champs de Sam Squier, près de Chelmsford, dépassent la hauteur du genou, même après deux mois sans pluie et sans irrigation.
Les graminées fournissent une alimentation énergétique, certaines plantes contribuent à lutter contre les parasites et les légumineuses fixent l’azote dans le sol, réduisant le recours aux engrais artificiels.
Les vaches sont regroupées dans une petite zone où elles paissent et piétinent la végétation, puis sont déplacées deux fois par jour. Elles créent ainsi une couche protectrice à la surface du sol, tandis que leur fumier contribue à y réintroduire des graines, améliorant ainsi la santé du sol et sa capacité à retenir l’eau. Sam Squier n’a pas eu besoin d’acheter de fourrage d’hiver depuis huit ans.
Il estime que ses sols peuvent désormais retenir environ 400.000 litres d’eau supplémentaires par demi-hectare. Le nombre estimé de vers de terre est passé de 80 millions à 680 millions.
LES GRANDES ENTREPRISES AIDENT LES EXPLOITATIONS AGRICOLES À CHANGER DE TECHNIQUES
Des aides publiques ont permis à Sam Squier d’opérer cette transition. Sans donner de détails précis, il a déclaré que son exploitation aurait du mal à rester viable sans ce soutien.
Une solution de plus en plus répandue consiste à collaborer avec des entreprises de différents secteurs, notamment des assureurs et des banques, qui cherchent à se prémunir contre les conséquences des phénomènes météorologiques extrêmes, alors que les preuves s’accumulent quant à la rentabilité de ces nouvelles méthodes agricoles.
"Les exploitations agricoles qui adoptent (...) des pratiques régénératrices affichent systématiquement de meilleurs résultats que les exploitations plus conventionnelles en période de sécheresse, tant en termes de rendement que de rentabilité", a déclaré Andrew Voysey, directeur de l'impact chez Soil Capital.
Il a cité une étude, selon laquelle les exploitations ayant adopté ces pratiques réduisaient d'au moins 10% leurs pertes de rendement liées à la sécheresse dans environ 85% des cas.
En Grande-Bretagne, Lloyds LLOY.L s’est associée à Wildfarmed, Severn Trent SVT.L , Affinity Water et AXA XL
AXAF.PA pour créer le Food & Nature Resilience Fund, destiné à financer l’amélioration des sols.
"Nous ne pouvons pas y parvenir en agissant au cas par cas, exploitation par exploitation", a-t-il déclaré, ajoutant qu’une collaboration était nécessaire pour parvenir à un "changement systémique du secteur", a déclaré Ben Makowiecki, directeur du développement durable agricole chez Lloyds
Une autre initiative "Routes to Regen" rassemble des entreprises telles que McCain et McDonald's, la chaîne de supermarchés britannique Waitrose, des banques comme Lloyds, Barclays BARC.L et NatWest NWG.L , ainsi que des assureurs, notamment Aon AON.N et Tokio Marine Kiln 8766.T .
Cette initiative propose aux agriculteurs des prêts à conditions préférentielles, des conseils techniques, des incitations financières, des formations entre pairs et des produits d’assurance.
Lancé l’an dernier auprès de 100 agriculteurs, le programme vise à en réunir au moins 200 cette année et à s’étendre de six à douze comtés.
LES GRANDS GROUPES ALIMENTAIRES S’IMPLIQUENT
McDonald’s prévoit de consacrer au moins un milliard de dollars (857,85 millions d'euros) au cours des dix prochaines années à la résilience de sa chaîne d’approvisionnement, selon Jon Banner, directeur mondial de l’impact du groupe. "Construire un système alimentaire plus résilient dépasse largement les capacités d’une seule entreprise", a-t-il déclaré.
Chez McCain Foods, l’entreprise canadienne spécialisée dans les produits surgelés à base de pomme de terre, plus de la moitié des agriculteurs partenaires peuvent bénéficier d’un programme d’accompagnement à la transition, incluant financement, garanties, incitations et contrats à plus long terme.
"Ce n’est pas seulement une question de changement climatique. Nous considérons vraiment cela comme un enjeu de sécurisation de l’approvisionnement", a déclaré Charlie Angelakos, vice-président des affaires publiques et du développement durable du groupe.
Pour certains, le soutien du secteur de l’assurance a été le catalyseur du changement.
Chez Nestlé NESN.S , les efforts visant à renforcer les chaînes d’approvisionnement ont été facilités par des assureurs proposant des primes réduites pour couvrir les baisses de rendement ou les catastrophes naturelles lorsque les exploitations adoptent des pratiques d’agriculture régénérative.
"C’est un outil très utile, c’est une nouveauté", a déclaré à Reuters Antonia Wanner, directrice du développement durable chez Nestlé.
Generali Italia GASI.MI a lancé cette année un programme pilote auprès de 500 exploitations liant les pratiques agricoles durables à des indemnisations plus élevées en cas d’événements climatiques extrêmes, avec la possibilité de réduire les primes à terme.
Andy Gray est un autre agriculteur anglais qui a franchi le pas.
Lors de l’une des journées les plus chaudes de l’année, il a mesuré la température du sol sur deux parcelles de son exploitation: 32°C sous une culture de couverture de trèfle, contre 51°C sur une parcelle nue voisine, une température qui, selon lui, détruit une grande partie de la vie microbienne dont les cultures ont besoin.
"Si je peux maintenir l’humidité du sol pendant deux semaines au début de la sécheresse, cela me donne deux semaines supplémentaires de croissance par rapport aux autres", explique-t-il. "Si les cultures restent vertes plus longtemps, elles produisent plus longtemps."
(Reportage James Davey, Simon Jessop et Alexander Marrow, version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)