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Que signifie le «Rapport sur la justice mondiale» de Thomas Piketty pour les marchés ? L’utopie de l’auteur, un hymne à l’égalité parfaite
information fournie par Le Cercle des économistes 22/06/2026 à 09:00

Alain Trannoy
Alain Trannoy

Alain Trannoy

École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHES

Directeur d'Etudes

https://www.ehess.fr/fr

Thomas Piketty lors d’un meeting du Nouveau Front populaire à Montreuil, le 17 juin 2024. (Photo by Ludovic MARIN / AFP)

Thomas Piketty lors d’un meeting du Nouveau Front populaire à Montreuil, le 17 juin 2024. (Photo by Ludovic MARIN / AFP)

Les travaux de Thomas Piketty ne laissent jamais indifférents. C'est à la fois un grand économiste et un socialiste utopique, qui retrouve la veine des socialistes utopiques français du XIXe siècle, Proudhon, Sismondi, Saint-Simon, Fourier, Blanqui, etc...

Un socialiste proclame sa foi en l'égalité entre les hommes et en la propriété collective des moyens de production. Là, l'auteur élargit le spectre en décrivant un monde en 2100 dans le dernier rapport du World Inequality Lab (WIL) pour 2026 «Un plan pour l'égalité et la prospérité dans les limites de cette planète», où l'égalité parfaite du PIB par tête entre les pays du monde s'accompagne d'une compression des inégalités à l'intérieur de chaque pays du monde, l'écart des revenus étant limité de 1 à 5 et l'écart des patrimoines de 1 à 10.

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En même temps, la prospérité est garantie, car tous les pays du monde atteignent un PIB par habitant de 60.000 € en parité de pouvoir d'achat. Tout ceci en limitant le réchauffement à 1,8 °C en 2100, même si on passe par un pic de 2 °C en 2050. La recette tient en trois ingrédients : une taxation annuelle des patrimoines du monde entier dès 2026, des milliardaires à 20%, des hecto-millionnaires à 15%, des déci-millionnaires à 5% et des millionnaires à… 0% – mais mon conseil amical est de rester à ce niveau, parce que c'est le seuil de non-imposition – qui alimente un fonds de la justice mondiale investissant dans la décarbonation rapide dans tous les pays du monde.

En même temps, les préférences des individus du monde entier évoluent rapidement, se détournant de la consommation de biens pour se diriger vers celle de services de santé et d'éducation. Cette dématérialisation est plus sobre en énergie.

Quelques négligences altèrent la crédibilité du scénario

Je préfère lire une utopie plutôt qu'une dystopie, mais ma vigilance d'économiste m'alerte sur quelques négligences qui altèrent la crédibilité du scénario. Je n'en donnerai que trois exemples. On s'attendrait, comme dans toute description futuriste, à ce que les auteurs commencent par présenter leur vision de l'évolution de la population mondiale et de ses principales régions, voire de la population active. Elle est absente.

Ensuite, si la Figure 1 est rassurante dans sa comparaison entre le niveau actuel du revenu brut par tête, en parité de pouvoir d'achat (PPP), par région du monde en 2025 et ce même revenu en 2100 dans le monde, les bases de comparaison sont fragiles. Toutes les régions du monde semblent gagner, y compris l'Amérique du Nord, avec un peu moins de 10%. L'Europe aussi, près de 40%.

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On est rassurés, aucun pays ne perd ! Le Nord est rattrapé par le Sud global, mais pas dépassé, et ne recule pas en termes absolus.

Le hic, c'est que les chiffres de 2025 du rapport de WIL ne correspondent pas à ceux du FMI du PIB par tête en PPP . Les chiffres pour les États-Unis et l'Union européenne de cet organisme sont respectivement de 89.991 et 65.273 en dollars, ce qui, en utilisant le taux de change du dollar en euro de 1,175 donné par l'Insee pour 2025 , donne 76.588 et 55.551 exprimés en euros, l'unité monétaire utilisée par le WID.

L'Union européenne dans son ensemble gagne un peu moins de 10% en 75 ans, ce qui signifie que tous les pays d'Europe du Nord perdent (Allemagne, Benelux, Scandinavie, pays alpins) et, bien évidemment, les États-Unis, dont le niveau de vie chute de plus de 20%.

Le troisième point d'alerte, c'est qu'au lieu d'utiliser un modèle dit «integrated assessment modelling» (IAM) , le standard dans les études climatiques, avec des boucles de rétroaction entre l'économie et la nature et utilisé par le GIEC pour ses prévisions, l'équipe réunie par Thomas Piketty n'a utilisé qu'une matrice d'échanges interindustriels de type Leontief, qui est le point de départ de la macroéconomie dans les années 50.

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Pour intégrer l'impact économique des formidables impacts redistributifs décrits par le rapport, il faudrait construire et utiliser des modèles plus compliqués qui intègreraient aux modèles IAM effectivement des matrices d'échange interindustriels mais aussi des marchés financiers, les comportements d'épargne et d'investissement, le commerce international etc…

L'exemple d'Elon Musk

Encore une remarque en passant : prenons l'exemple d'Elon Musk. Si on taxe son patrimoine de 20% chaque année, il ne fait pas de doute qu'il va vendre ses titres et cesser de diriger ses entreprises. Que va devenir le cours des actions de ses entreprises ?  Les actionnaires ont acheté une promesse de valorisation fondée sur l'espérance de profits futurs.

Cette promesse, dans ce cas, est très largement associée à la perception qu'il est un dirigeant d'exception, capable de transformer une idée en un projet industriel innovant, en avance sur toute la concurrence, et lui octroyant une rente de monopole transitoire avant que d'éventuels concurrents ne le rattrapent. La valeur des actions va s'effondrer et on assistera à un krach massif dans le secteur de la tech. L'anticipation de cette taxe de 20% détruira d'elle-même la valeur du patrimoine taxé et, donc, amputera d'autant les ressources du fonds de la justice mondiale.

À tout prendre, je préfère saluer le travail effectué par une professeure américaine d'économie du MIT, Catherine Wolfram, qui est à l'origine de la signature lors de la COP30 au Brésil en novembre dernier de représentants issus du Brésil, de la Chine, de l'Union européenne, du Royaume-Uni, du Canada, du Chili et du Mexique – qui représentent environ 40% des émissions mondiales – de la «Coalition ouverte sur les marchés du carbone conformes» – un forum destiné à échanger des expériences et à partager des enseignements sur la tarification du carbone, la comptabilisation des émissions, les compensations et les systèmes de vérification – dans le but d'accélérer la coordination multilatérale en matière de tarification et d'échange de quotas d'émission. C'est un petit pas dans la bonne direction pour la coordination des marchés du carbone, étape indispensable à la réduction des émissions de gaz à effet de serre au moindre coût.

18 commentaires

  • 13:04

    Comme Zucman : c'est de l'économie en "mode bisournours" pour bobo socialo ... alors que des gueres jaissent un peu partout .


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