Un nouveau parquet en France contre les trafics qui "déstabilisent l'ordre social"
information fournie par AFP 05/01/2026 à 10:37

Vanessa Perrée, le 8 décembre 2025, à Paris ( AFP / STEPHANE DE SAKUTIN )

Dans "la guerre" au narcotrafic déclarée par les autorités, une unité particulière se mobilise à partir de lundi au tribunal de Paris: le "Pnaco", un nouveau parquet destiné à combattre la criminalité organisée.

"Nous sommes face à des gens très dangereux" avec des modes opératoires qui peuvent se rapprocher "du terrorisme" car ils "déstabilisent l'ordre social", explique la procureure Vanessa Perrée, à l'occasion du lancement du Parquet national anti-criminalité organisée (Pnaco).

Au quotidien, "le trafic gêne de plus en plus les Français", les traumatise avec "des victimes collatérales", explique-t-elle dans un entretien accordé à l'AFP. Des victimes comme Mehdi Kessaci, le frère d'un militant associatif engagé contre le narcotrafic assassiné à Marseille le 13 novembre.

A l'instar des groupes jihadistes, les trafiquants recrutent "sur les réseaux sociaux des mineurs de plus en plus jeunes", attirés par "des sommes dérisoires pour prendre une vie humaine". Comme celle de Nessim Ramdane, chauffeur VTC tué le 4 octobre 2024 à Marseille. Le suspect, bientôt jugé, avait 14 ans.

- "Pas de dérive" -

Vanessa Perrée, le 8 décembre 2025, à Paris ( AFP / STEPHANE DE SAKUTIN )

La loi narcotrafic créant le Pnaco donne de nouveaux outils aux enquêteurs. Comme un "dossier coffre" (procès-verbal distinct pour ne pas divulguer certaines techniques d'enquête aux mis en cause) ou une possibilité d'activer à distance un téléphone pour des écoutes.

Ces moyens inquiètent de nombreux avocats, qui redoutent des atteintes aux droits de la défense.

"Il n'y a pas de dérive, nous nous inscrivons dans l'Etat de droit", balaie Vanessa Perrée. "Ce sont des moyens légaux, avec des contrôles, des débats contradictoires, la nécessité de passer devant un juge."

"Alors oui, on a des gardes à vue plus longues, des techniques spéciales d'enquête, mais elles sont à la hauteur des enjeux, des moyens et de la dangerosité" des trafiquants.

Leur violence désinhibée s'accompagne d'une complexification des flux financiers pour réinvestir l'argent sale "dans un circuit légal et non traçable", et d'une capacité à corrompre permise par leur puissance financière.

"On a vu des cas de greffiers, d'agents pénitentiaires" corrompus, relève Mme Perrée.

Peut-on parler d'une mafia, avec une économie et un monde politique sous emprise ? "On n'a pas un narco-Etat en France", tempère la magistrate. "On se donne justement les moyens" de s'en prémunir.

Mais il faut être vigilant, comme lors des municipales de mars: "On peut s'interroger sur l'influence des trafiquants de drogue dans les quartiers" quand ils tentent "de se substituer aux services de l'Etat pour les citoyens".

Le Pnaco hérite de 170 dossiers en cours: narcotrafic, filières d'immigration clandestine, traite d'êtres humains, proxénétisme, vols à main armée...

Lui échoient ainsi les investigations sur l'évasion en 2024 du trafiquant Mohamed Amra, qui a coûté la vie à deux agents pénitentiaires, celles sur le naufrage mortel de 31 migrants dans la Manche en 2021, ou sur une série d'enlèvements en 2025 liés aux cryptomonnaies.

- Traquer l'argent -

Ces affaires étaient jusque-là dirigées par la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée, créée en 2019 avec, déjà, l'ambition d'endiguer cette criminalité. Qu'apporte de plus le Pnaco ?

Une "doctrine", affirme Vanessa Perrée, reposant sur une collaboration renforcée avec les parquets locaux. Et une force de frappe augmentée avec seize magistrats, dont six spécialisés en criminalité organisée "classique" et six en financier. Dix supplémentaires arriveront en septembre.

"Sur chaque dossier, on aura un binôme" de procureurs, épaulés d'assistants spécialisés, pour pister le produit stupéfiant mais aussi l'argent, avec une "enquête patrimoniale poussée". Traquer l'argent "est essentiel", insiste l'ancienne directrice de l'Agence de gestion et recouvrement des avoirs saisis (Agrasc).

Le blanchiment s'opère "dans des sociétés de BTP, sur des comptes familiaux, dans des achats de produits de luxe, l'investissement dans des voitures, des montres, des bijoux...".

Il est communément avancé que le narcotrafic pèserait pour "six milliards d'euros" en France mais il est difficile "de savoir exactement ce que ça rapporte", avec des "investissements qui prennent de la valeur" et s'effectuent "de plus en plus à l'étranger", souligne-t-elle.

D'où l'importance d'une coopération accrue avec des pays où résident des narcotrafiquants.

"Nous avons encore pas mal de travail à faire avec les Émirats", note Vanessa Perrée, en particulier pour retracer "les achats immobiliers en liquide, en crypto". La magistrate relève aussi une "nécessaire coopération avec les pays du Maghreb". Avec, pour le Pnaco, l'objectif de devenir "l'interlocuteur unique" français à l'international pour ces dossiers complexes.

Sa mise en place marque "une étape historique dans la lutte contre le narcotrafic", a salué sur X le garde des Sceaux Gérald Darmanin.