Un dessin, la prison et l'exil: un père et sa fille défient Poutine et sa guerre
information fournie par AFP 12/06/2026 à 16:23

Maria Moskalyova pose avec le dessin anti-guerre qu'elle a réalisé dans son école russe, à Strasbourg, le 6 juin 2026 ( AFP / SEBASTIEN BOZON )

Etre réduit au silence, séparé de sa fille puis incarcéré 19 mois avant de fuir la Russie, tout ça pour un dessin d'écolière: si dénoncer la guerre lui a coûté cher, Alexeï Moskaliov affirme ne rien regretter.

Aujourd'hui réfugiés à Strasbourg, dans l'est de la France, père et fille ont accepté de raconter à l'AFP leur histoire, aussi tragique que rocambolesque, devenue un symbole de la répression qui s'abat sur toute voix critique depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022.

Des missiles survolent un drapeau russe en direction d'une femme et d'un enfant debout près d'un drapeau ukrainien. "Non à Poutine et à la guerre", est-il écrit sur le premier.

Ce dessin va bouleverser la vie de Maria Moskaliova à seulement 12 ans, et celle de son père. La directrice de l'école alerte immédiatement les autorités d'Efremov, petite ville au sud de Moscou où habitent les Moskaliov.

Maria Moskalyova et son père Alexei Moskalyov à Strasbourg le 6 juin 2026 ( AFP / SEBASTIEN BOZON )

"Qu'y a-t-il de criminel là-dedans?", lance Alexeï aux policiers qui menacent alors de lui retirer ses droits parentaux et surveillent ses réseaux sociaux, où ils découvrent des commentaires acerbes sur le conflit.

"Ma fille et moi ne sommes pas en guerre avec l'Ukraine et son peuple", assume-t-il alors.

Alexeï Moskaliov déscolarise sa fille dans l'espoir qu'on les laisse tranquille, mais ce n'est que le début des ennuis. Quelques mois plus tard, il est assigné à résidence, puis condamné à deux ans de prison pour avoir "discrédité l'armée".

Une tentative de fuir la Russie échoue: il est arrêté au Bélarus et remis aux autorités de son pays. Il sera incarcéré dans "cinq prisons" différentes.

L'homme de 58 ans dit avoir subi des pressions, des mauvais traitements et avoir été placé en cellule disciplinaire. Mais le plus difficile, assure-t-il, fut la séparation avec sa fille, qu'il a élevée seul.

"Abandonnée"

Leur séparation suscite beaucoup d'émotion en Russie. Après le placement en résidence surveillée d'Alexeï en mars 2023, Maria passe un mois dans un centre d'accueil.

"J'étais complètement isolée", raconte l'adolescente, aujourd'hui âgée de 16 ans. "Je ne savais pas à qui demander des nouvelles."

Puis, quand Alexeï Moskaliov fuit au Bélarus, les autorités lui disent: "Ton père t'a abandonnée".

Finalement, Maria part chez sa mère, qu'elle ne voyait plus.

Pour Alexeï, cette séparation est un déchirement. Des semaines après son arrestation au Bélarus, une lettre lui parvient. Son avocat lui annonce que Maria est saine et sauve.

"À partir de ce moment-là, mon propre sort ne m'importait plus", assure-t-il. "Je me suis dit: maintenant, vous pouvez me tuer, me découper en morceaux, m'exécuter… faites ce que vous voulez."

Une fois, un codétenu a tenté de le tuer - une agression commanditée selon lui par l'administration pénitentiaire. L'homme, un mercenaire du groupe Wagner, voulait le convaincre de s'engager sur le front ukrainien. Face à son refus, il tente de l'étrangler pendant la nuit.

"J'ai réussi à me libérer, mais j'étais blessé à la tête, il y avait du sang – il m'a cogné la tête contre le lit en métal".

Faire de la politique

Lors d'un transfert pénitentiaire, il découvre que certains détenus sont soumis à des traitements particulièrement cruels.

"On leur mettait des sacs de toile sur le visage, on leur scotchait la bouche pour les empêcher de parler", raconte Moskaliov. "C'étaient des prisonniers de guerre ukrainiens".

Les semaines passées en cellule disciplinaire sont insoutenables. "Je l'appelais la +cellule de torture+", dit-il. "Il y faisait un froid glacial. Le réveil était à 5h, l'extinction des feux à 21h. Pendant tout ce temps, je devais rester debout et bouger pour ne pas geler".

La nuit, il se couvre comme il peut pour se protéger des morsures de rats.

A sa sortie de prison en octobre 2024, Alexeï retrouve sa fille. Quelques jours plus tard, départ en Arménie.

De là, ils espèrent gagner l'Allemagne, mais Berlin a durci ses règles d'asile. Après un an et demi d'attente, ils se résignent à tenter autre chose. La France accepte de les accueillir.

À Strasbourg depuis mars, le père et la fille tentent de reconstruire leur vie. Maria apprend le français pour pouvoir enfin terminer ses études. Elle veut faire de la politique.

"J'espère vraiment que les choses vont changer en Russie", confie-t-elle.

Ni l'un ni l'autre ne regrettent d'avoir dénoncé la guerre. "Mes convictions valent plus que toutes les richesses du monde", conclut le père.