Un conflit USA-Chine au sujet de Taïwan pourrait entraîner une escalade nucléaire-étude
information fournie par Reuters 28/05/2026 à 13:22

par Greg Torode et Jun Yuan Yong

Un conflit entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan risquerait d'entraîner une escalade nucléaire car les deux puissances seraient susceptibles de se cibler mutuellement, avec des opérations de grande envergure contre leurs centres de commandement et de communication, selon une étude publiée jeudi par l'Institut international d'études stratégiques (IISS).

Dans une évaluation stratégique présentée avant le plus grand rendez-vous annuel du secteur de la défense en Asie, qui se tiendra ce week-end à Singapour, l'institut de recherche basé à Londres estime que le monde est à la veille d'une nouvelle course aux armements nucléaires "dont le cœur se situe en Asie-Pacifique".

"Les États de la région et ceux y disposant d'intérêts stratégiques élargissent leurs arsenaux nucléaires, tandis que les États non dotés d'armes nucléaires se dotent de capacités de frappe conventionnelle à longue portée : ces deux tendances remettent en cause la stabilité stratégique", selon l'étude publiée par l'IISS.

Les autorités américaines n'ont pas pu être jointes dans l'immédiat pour commenter cette étude.

Le porte-parole du ministère chinois de la Défense, Jiang Bin, a déclaré que le document semblait "assez incohérent" avec la situation réelle, ajoutant que la question de Taïwan relevait des affaires intérieures de la Chine et que Pékin ne tolérait aucune ingérence extérieure.

La porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Mao Ning, a également averti lors d'une conférence de presse que les États-Unis devraient traiter la question de Taïwan "avec la plus grande prudence".

Taïwan, le conflit en Iran et les incertitudes quant aux engagements des États-Unis dans la région devraient occuper une place prépondérante lors du Dialogue Shangri-La organisé par l'IISS, une conférence prévue du 29 au 31 mai qui réunira des ministres, des généraux, des chefs des services de renseignement, des diplomates, des analystes et des fabricants d'armes.

"IMPORTANCE STRATÉGIQUE"

Cet événement fait suite à un sommet entre le président chinois Xi Jinping et son homologue américain Donald Trump à Pékin, au début du mois, qui a suscité à Taïwan des inquiétudes quant à l'engagement des États-Unis d'aider l'île, démocratiquement gouvernée mais que la Chine revendique comme faisant partie intégrante de son territoire, à se défendre.

Pékin n'a jamais exclu de recourir à la force pour prendre le contrôle de Taïwan, mais a également déclaré qu'il préférerait une "réunification pacifique". Le gouvernement taïwanais rejette pour sa part les revendications de souveraineté de Pékin.

La Chine a intensifié la pression sur Taïwan en renforçant sa présence militaire autour de l'île, ce qui maintient Taipei en état d'alerte maximale face au risque de nouvelles initiatives de Pékin à la suite du sommet.

Le secrétaire à la Défense de Donald Trump, Pete Hegseth, prendra la parole samedi lors de la conférence de Singapour, tandis que la Chine n'a pas encore confirmé la présence à cet événement de son ministre de la Défense, Dong Jun.

L'étude de 156 pages de l'IISS se penche sur l'évolution des doctrines militaires dans la région ainsi que sur la forme que pourrait prendre un conflit autour de Taïwan.

Si les forces américaines et chinoises ont des objectifs différents dans un scénario impliquant l'île – les Chinois cherchant à tenir à distance les États-Unis et leurs alliés tandis que Washington renforcerait la résilience de Taïwan –, les deux camps pourraient être amenés à lancer des opérations d'envergure dans tous les domaines militaires.

"Un conflit avec la Chine comporterait un risque d'escalade, potentiellement jusqu'au niveau nucléaire, compte tenu de l'importance stratégique de Taïwan pour Pékin", indique le document.

UNE "CULTURE DU DIALOGUE" INEXISTANTE

"Il y a actuellement peu d'éléments publics suggérant que les deux armées comprennent les garde-fous nécessaires pour prévenir une escalade, ou qu'elles disposent de règles d'engagement susceptibles de limiter le risque que chacune cible les principaux centres de commandement, de contrôle, de communications, d'informatique, de renseignement, de surveillance et de reconnaissance de l'autre."

"La perspective d'une escalade nucléaire continuera donc de peser lourdement sur tout conflit majeur entre les États-Unis et la Chine", selon l'étude.

Daniel Salisbury, chercheur à l'IISS, a souligné qu'aucune discussion spécifique au nucléaire n'avait eu lieu lors du récent sommet entre Donald Trump et Xi Jinping et que la relation entre les deux superpuissances était "assez difficile" sur ce sujet.

Lors d'une conférence de presse, il a également rappelé que, pendant la Guerre froide, Washington avait pris l'habitude d'échanger avec l'Union soviétique au sujet du contrôle des armements et des mesures visant à réduire les risques, ajoutant que toute discussion avec Pékin serait aujourd'hui plus complexe étant donné qu'une grande partie de l'arsenal nucléaire chinois est dissimulée.

"Cette culture du dialogue n'existe tout simplement pas à l'heure actuelle, de sorte qu'il y a beaucoup moins d'éléments sur lesquels s'appuyer dans cette relation", a-t-il dit.

Si les arsenaux nucléaires américain et russe restent nettement supérieurs à ceux de la Chine, les responsables américains et les analystes en matière de contrôle des armements estiment que Pékin développe et améliore ses capacités nucléaires plus rapidement que toute autre puissance.

Selon un rapport du Pentagone publié en décembre, la Chine est en bonne voie pour disposer de 1.000 ogives d'ici 2030.

La Fédération des scientifiques américains estime pour sa part que la Russie et les États-Unis disposent respectivement de 4.400 et 3.700 ogives opérationnelles, tandis que la Chine en compterait 620.

(Reportage Greg Torode à Hong Kong, Jun Yuan Yong à Singapour et Colleen Howe à Pékin, version française Benjamin Mallet, édité par Benoit Van Overstraeten)