Sous-financement, sur-mobilisation, crises... : les marines française et britannique sous tension
information fournie par Boursorama avec Media Services 10/03/2026 à 13:21

"Quasiment" tous les navires de la marine française sont à l'eau. La Royale touche ainsi à sa limite structurelle.

La FREMM Aquitaine au large de Brest, le 14 juin 2022. ( AFP / DAMIEN MEYER )

Le conflit déclenché par les États-Unis et Israël au Moyen-Orient entraîne un constat cruel pour les deux flottes les plus puissantes d'Europe. La France et le Royaume-Uni se voient confrontés à l'écart grandissant entre la multiplication des crises et leurs moyens militaires contraints, alors le porte-avions français a dû être redirigé de l'Atlantique Nord vers la Méditerranée orientale, et que le Royaume-Uni est incapable de déployer rapidement sa marine.

Ces deux flottes historiquement puissantes, déjà mobilisées par la surveillance des activités russes en mer et leurs missions de protection des espaces maritimes , sont sollicitées pour faire face aux répercussions sur le trafic maritime et la sécurité des États de la région mise en cause par le conflit entre l'Iran, les États-Unis et Israël.

Pour la France, "quasiment tous les bateaux sont à l'eau" et notamment "12 frégates sur 15, ce qui est un très bon chiffre", observe une source militaire. Selon le président Emmanuel Macron, huit frégates sont appelées à être mobilisées pour la seule zone affectée par le conflit et qui inclut la Méditerranée orientale, le détroit d'Ormuz et la mer Rouge. Il s'agit pour elles d'escorter le porte-avions Charles-de-Gaulle, protéger l'espace aérien chypriote contre de nouvelles attaques de drones ou encore sécuriser le transit des navires commerciaux face à la menace des rebelles Houthis.

De nombreux navires avaient déjà été déployés après l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 contre Israël, mais "depuis s'est rajouté le théâtre du Grand Nord" qui nécessite une présence maritime, selon la source militaire.

"On se met dans le rouge"

Avec un tel déploiement, la marine touche une limite structurelle. À terme, "inévitablement on se met dans le rouge", observe un gradé de la marine française: le format de quinze frégates est taillé au plus juste pour avoir une présence permanente en Atlantique, en Méditerranée et dans l'océan Indien -chacune nécessitant pour cela trois navires- à laquelle il faut ajouter les frégates en arrêt technique programmé et quatre autres d'alerte et pour escorter le porte-avions.

"Pour toute mission additionnelle, nous devons réorganiser l'ensemble de ces moyens et procéder à des arbitrages impliquant nécessairement des renoncements", rappelait à l'automne le chef d'état-major de la Marine, l'amiral Nicolas Vaujour. L'équipage d'une partie des frégates a déjà été doublé pour augmenter le nombre de jours à la mer des bâtiments.

La Royal Navy britannique est, elle, dans une situation bien plus inconfortable, valant un feu nourri de critiques au gouvernement. Elle s'apprête à déployer en Méditerranée le HMS Dragon, seul de ses six destroyers actuellement apte à prendre la mer, les autres étant en cale sèche ou en attente de réparations. Et seules deux de ses sept frégates sont disponibles, selon le journal The Telegraph. "Le peu de navires que nous avons est ridicule", s'est désolé un de ses anciens chefs, l'amiral Alan West, interrogé par le quotidien. "Nous avons subi des coupes dans la défense pendant des années et des années, et maintenant nous en payons le prix", a-t-il fait valoir.

Cercle vicieux britannique

La Royal Navy est plongée dans un cercle vicieux entre les difficultés à recruter et garder ses marins, le manque de bassins nécessaires à l'entretien des navires et la privatisation de leur maintenance , résume la source militaire française, pour qui "les Britanniques ont trop tiré sur la corde, ils payent des années de manque d'investissements".

La Royal Navy en outre "n'a pas été capable de mettre de nouveaux bâtiments de combat de surface en service depuis plus de cinq ans, et ça c'est beaucoup", observe pour l' AFP Elio Calcagno, de l'Institut d'affaires internationales italien (IAI).

Selon lui, "les marines européennes, ou du moins les plus capables, sont déjà surmenées et ce depuis un bon moment". Et "si la menace continue à évoluer comme depuis une dizaine d'années, on se rend bien compte qu'on va manquer de bateaux ", prévient le gradé de la marine française.

L'Italie, qui a mis en service ces dernières années quantité de nouveaux navires n'a, elle, pas la même ambition de déploiement mondial de sa marine, même si ses bâtiments vont de plus en plus jusque dans le Pacifique ou le Grand Nord, analyse Elio Calcagno.

Au nombre des navires disponibles s'ajoute l'insuffisance du nombre de missiles qu'ils emportent , certains silos de lancement pouvant rester vides à l'appareillage dans la plupart des marines européennes, relève l'expert. Un problème désormais réglé, assure Paris. Malgré tout, souline Elio Calcagno, "chaque missile qui pourrait être utilisé creusera un déficit encore plus important dans des stocks qui sont déjà assez mauvais en Europe".