Serbie: La face autoritaire de Vucic en lumière avant les élections législatives
information fournie par Reuters 22/10/2026 à 16:44

Coups, cyberattaques et menaces jettent une ombre sur la Serbie de Vucic à l'approche des élections

par Ivana Sekularac

- Le militant serbe Marko Marjanovic rentrait du supermarché à Belgrade lorsque des officiers masqués l'ont embarqué dans ‌un véhicule avant de l'amener dans le sous-sol d'un commissariat de police où il a été maintenu à l'isolement pendant deux jours sous un éclairage intense.

Marko Marjanovic, commentateur populaire sur les réseaux sociaux et opposant farouche à Aleksandar Vucic, ​à la tête de la Serbie depuis 12 ans en tant que président ou chef du gouvernement, dit avoir été terrifié, ajoutant que ce n'était pas la première fois qu'il avait été pris pour cible.

En août 2025, il avait été victime de violences policières lors de manifestations contre le gouvernement. Son avocat et lui dénoncent une campagne pour le réduire au silence.

Le mois dernier, Aleksandar Vucic a démissionné de son poste de président après avoir annoncé la tenue d'élections ​législatives anticipées, prévues ce dimanche 25 octobre, dans une tentative visant à prolonger son emprise sur le pouvoir en se présentant à nouveau au poste de Premier ministre.

Confronté à des manifestations anti-corruption déclenchées par l'effondrement, en novembre 2024, du toit de la gare de la ville de Novi Sad, dans le nord ​du pays, qui a tué 16 personnes, le dirigeant serbe a opéré un tournant autoritaire à la tête du ⁠pays des Balkans, selon des militants, des étudiants et des opposants politiques interrogés par Reuters.

"Quelle corruption (...) quelle destruction de tout ce qui devrait et doit avoir de la valeur ici. Il faut que quelqu'un soit ‌tenu pour responsable", lance Marko Marjanovic, victime de censure sur les réseaux sociaux, notamment pour avoir publié le numéro de téléphone de la présidente par intérim de la Serbie Ana Brnabic, à l'époque à la tête du Parlement.

Le président Aleksandar Vucic et son parti progressiste serbe (SNS), conservateur et nationaliste, rejettent les accusations de corruption. Ses services ainsi que le ministère serbe de ​l'Intérieur n'ont pas répondu à une demande de commentaire.

AU PLUS BAS AU CLASSEMENT DE LA ‌LIBERTÉ DE LA PRESSE

Conséquence des manifestations anti-corruption, Aleksandar Vucic est confronté à son plus grand défi depuis qu'il a été porté à la tête du pays : ⁠le mouvement étudiant à l'origine des protestations. Selon les études d'opposition, le SNS est donné au coude-à-coude avec le mouvement étudiant.

"Depuis que le SNS est au pouvoir, il n'y a pas eu d'organisation aussi bonne du côté du camp pro-démocratie", explique Dragan Popovic, qui dirige le Centre pour les politiques pratiques. "Plus (Vucic) est menacé, plus la pression s'intensifie".

Ministre de l'Information de Slobodan Milosevic, dont le nationalisme a déclenche la guerre civile sanglante qui a abouti à l'éclatement de l'ex-Yougoslavie, dans ⁠les années 1990, Aleksandar Vucic a rompu avec ‌les ultra-nationalistes du Parti radical serbe en 2008 et se présente désormais comme un Européen convaincu. Mais le bilan du dirigeant serbe ne plaide pas en sa faveur.

Reporters sans frontières (RSF) place ⁠en 2026 la Serbie à la 104e place du classement de la liberté de la presse (sur 180), le pire classement du pays et pour un Etat de la région des Balkans.

Selon RSF, six journalistes serbes se sont exilés pour ‌fuir les attaques politiques et les menaces à leur encontre.

Aleksandar Vucic est accusé par l'ONG Slavko Curuvija Foundation d'avoir attaqué verbalement des journalistes à au moins 182 reprises lors des trois premiers trimestres de ⁠l'année.

Le dirigeant serbe rejette ces accusations.

CYBERATTAQUES

Des membres de l'opposition estudiantine et des adversaires politiques d'Aleksandar Vucic de premier plan ont aussi été victimes de cyberattaques, selon ⁠des associations.

L'association de défense des droits numériques SHARE Foundation a ‌déclaré en septembre que 14 personnes avaient été ciblées par des logiciels espions sophistiqués.

Jelena Kontic, qui a pris part aux manifestations contre le pouvoir serbe, a dit avoir reçu un message d'Apple en mars lui indiquant que le ​logiciel Pegasus aurait pu être installé sur son téléphone. Des examens complémentaires, menés notamment par l'association canadienne Citizen Lab, ont confirmé cette ‌information, dit-elle.

"Ils ont accès à toute votre vie", dit Jelena Kontic. "Ils savaient quand je faisais de l'exercice, quand je dormais, quand je mangeais, quand je buvais de l'eau, combien j'en buvais, ce que je mangeais."

Le gouvernement serbe a nié toute accusation d'espionnage de ses opposants ​politiques.

Reuters n'a pas pu déterminer qui était à l'origine de ces opérations présumées. NSO Group, l'entreprise israélienne à l'origine de Pegasus, affirme ne vendre son outil de surveillance qu'à des gouvernements étatiques.

Nombre de manifestants qui ont exprimé leur mécontentement ces derniers mois ont fait état de violences policières.

Dusan Radovic, architecte de 26 ans, venait en aide à une personne au sol quand la police a chargé les manifestants en août dans la ville de Valjevo.

"Dix d'entre eux ⁠m'ont encerclé, ils m'ont donné des coups de pieds, à un moment l'un d'eux a marché sur ma tête. Ils m'ont relevé et ont continué à me frapper donc je suis tombé de nouveau", a-t-il expliqué à Reuters.

Cette nuit là, 25 personnes, dont des mineurs, ont été sévèrement frappés, selon une étude indépendante menée par le médecin légiste Djordje Alempijevic.

"Les blessures ne sont pas le résultats d'incidents isolés ou d'actes de légitime défense de la part de la police, mais démontrent un système organisé et clair de brutalité policière punitive et de torture", indique le document.

Le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu à une question concernant la manifestation de Valjevo et ce rapport.

"Ma première réaction a été la colère, la colère que ces personnes soient capables de telle cruauté", a confié à Reuters Dusan Radovic. "Mais ensuite j'ai réalisé que je ne pouvais pas me retirer. Je dois me battre pour la justice et la vérité."

(Reportage d'Ivana Sekularac ​avec Aleksandar Vasovic; version française Zhifan Liu, édité par Benoit Van Overstraeten)