Saisie record de drogue: "J'ai fait des erreurs", admet l'ex-chef des stups au tribunal information fournie par AFP 19/03/2026 à 18:38
"Jusqu'où m'a-t-il menti ?" L'ex-patron de l'Office des "stups", jugé pour complicité de trafic de drogue, a concédé jeudi "des erreurs" dans la gestion de son principal informateur, qu'il soupçonne de manipulation concernant plusieurs tonnes de cannabis découvertes en plein Paris en 2015.
Au fil de son interrogatoire devant le tribunal correctionnel de Bordeaux, François Thierry, 57 ans, s'est démené pour démontrer le bien-fondé de la stratégie "Myrmidon" menée lorsqu'il dirigeait l'Ocrtis (2010-2016): infiltrer des filières grâce à des "indics", quitte à laisser entrer la drogue sur le territoire, pour appréhender les têtes de réseau.
Une stratégie payante initialement, jusqu'au scandale d'une saisie record par les douanes de sept tonnes de résine de cannabis, boulevard Exelmans (Paris XVIe) en octobre 2015, dans le cadre d'une livraison censée être surveillée par l'Ocrtis. L'accusation estime que l'arrivage a été "commandité" par Sophiane Hambli, informateur directement géré par François Thierry.
"Jusqu'où m'a-t-il permis de sortir des affaires ? Je le sais. Jusqu'où m'a-t-il manipulé ou menti ? J'aurai toujours le soupçon. J'ai refait 10.000 fois les opérations dans ma tête et trouvé 20.000 griefs à me faire", s'est défendu le commissaire, haute carrure et fines lunettes, quelques notes disposées devant lui.
"Bien sûr que j'ai fait des erreurs", a-t-il reconnu. "Mon avis c'est qu'il a vraisemblablement arrangé les choses à sa sauce, manipulé les choses à son profit."
- Jamais "voulu dissimuler" -
"C'est ce qu'il pense, peut-être, mais ce n'est pas une affirmation. Donc ça, c'est le travail des juges", a réagi Me Hugues Vigier, conseil habituel de Sophiane Hambli et avocat de son frère Hakim Hambli au procès.
Actuellement détenu au Maroc, Sophiane Hambli, 50 ans, est jugé par défaut dans ce dossier dépaysé à Bordeaux, déclencheur d'une réforme de la lutte antidrogue en France.
Au départ, en 2009, le commissaire démarche le trafiquant en prison, en Espagne, où il est "fragilisé par une condamnation en Espagne", a expliqué le policier, qui le recrute contre une remise de peine. Extradé vers la France, il sera libéré début 2015 après avoir collaboré à nombre d'opérations policières.
Au mois d'octobre suivant, il assure avoir servi encore de "logisticien" dans le cadre d'une énième livraison surveillée par l'Ocrtis.
À l'audience la semaine dernière, son ex-"homme à tout faire", lui aussi prévenu, l'a cependant décrit comme un "chef d'entreprise" gérant un arrivage d'une quarantaine de tonnes, dont seule une quinzaine au total a été saisie.
François Thierry, lui, est soupçonné d'avoir favorisé l'importation du cannabis sans avoir informé totalement l'autorité judiciaire. Le commissaire, renvoyé devant le tribunal alors que le parquet avait requis un non-lieu, a martelé jeudi n'avoir jamais "voulu dissimuler quoi que ce soit".
- "Il s'est pris au jeu" -
Pour l'accusation, les limites ont été "très largement franchies" dans la relation que François Thierry a développée avec Sophiane Hambli, dont l'avocate était la conjointe du policier à l'époque.
"Elle gère son cabinet comme elle veut, en totale autonomie", répond ce dernier, tout en admettant sa "gêne" face à cette situation.
Quand la présidente lui demande pourquoi, après sa remise en liberté, Sophiane Hambli continue de travailler avec l'Ocrtis, François Thierry répond qu'il "s'est pris au jeu" et réfute toute "protection" envers son informateur.
"C'est un mythe", insiste le commissaire, à l'irritation croissante lorsque la magistrate sous-entend qu'en autorisant le passage de la drogue, il a mis la marchandise entre les mains d'Hambli.
"Je ne favorise rien du tout, j'essaie de surveiller un minimum ce qui passe!", s'exclame-t-il, expliquant avoir "donné des lignes" à son informateur "pour rester dans la limite du faisable". Mais "il est fort possible et fort légitime qu'il puisse être poursuivi" si, dans le cadre de sa collaboratoin, "il a développé une activité de trafiquant propre".
Me Francis Szpiner, l'un des avocats du policier, a pointé "les difficultés de compréhension" des magistrats sur la réalité des "livraisons surveillées".
"La méthode qui consiste à dire: +on laisse passer+ (les arrivages, NDLR), beaucoup de magistrats l'ont pratiquée et quand ça va bien, ils sont très contents. Quand ça va mal, ils deviennent pour certains amnésiques", a-t-il ironisé.
Suite de l'interrogatoire vendredi matin.