RPT ANALYSE-La guerre à Gaza ébranle la gauche en amont des élections européennes
information fournie par Reuters 04/06/2024 à 15:56

(Corrige coquilles dans le corps du texte)

par Riham Alkousaa, Layli Foroudi et David Latona

Nadir Aslam, un Allemand d'origine marocaine et pakistanaise, avait initialement prévu de voter pour les Verts lors des élections au Parlement européen qui doivent se tenir plus tard cette semaine, mais il apportera finalement son soutien à Mera25, un nouveau parti de gauche dont la position est clairement pro-palestinienne.

Son soutien au parti écologiste, membre de la coalition au pouvoir en Allemagne, a été "anéanti" après un discours prononcé en novembre dernier par un de ses dirigeants réaffirmant le soutien de Berlin à Israël alors même que le nombre de morts à Gaza approchait les 9.000.

Ces changements de soutien en raison de la guerre à Gaza, qui ont lieu dans toute l'Europe, représentent la dernière menace en date, cette fois à gauche, pour les partis politiques traditionnels dont le projet d'approfondissement de l'intégration européenne est déjà attaqué par l'extrême-droite.

Cette tendance ne concerne pas seulement les communautés musulmanes de l'UE, mais aussi les électeurs de gauche, qui considèrent qu'il y a deux poids, deux mesures dans la condamnation par Bruxelles de l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre, alors que l'exécutif européen n'a pas critiqué Israël pour son offensive militaire contre la bande de Gaza.

L'armée israélienne a déclenché une opération terrestre sur l'enclave palestinienne après les attaques coordonnées du groupe islamiste palestinien contre Israël le 7 octobre dernier, qui ont fait plus de 1.200 morts.

Les frappes israéliennes ont fait plus de 36.000 morts parmi les Palestiniens, selon les autorités sanitaires locales.

"Nous assistons à une montée des partis de droite radicale et de gauche radicale, (qui) remodèleront le paysage politique en Europe, l'équilibre des pouvoirs de plusieurs partis", a déclaré Samira Azabar, sociologue à l'université Radboud, aux Pays-Bas.

"Cela pourrait avoir des conséquences sur la position de l'UE à l'égard d'Israël et conduire à des politiques accordant plus de pouvoir de décision au niveau national", a-t-elle ajouté.

L'Espagne et l'Irlande, pays membres de l'UE, viennent de reconnaître l'État palestinien, tout comme le gouvernement slovène, sous réserve de l'approbation du Parlement.

POLARISATION

Alors que la popularité de l'extrême droite s'est accrue ces dernières années, les sondages montrent que les minorités ethniques votent davantage pour la gauche radicale, tandis que les partis traditionnels basculent à droite sur des questions telles que l'immigration et les valeurs.

Selon un sondage réalisé en avril par Ipsos, c'est l'extrême droite qui devrait enregistrer les plus fortes progressions lors des élections prévues du 6 au 9 juin pour élire un nouveau Parlement européen.

Le groupe de la gauche au Parlement (GUE/NGL), composé de partis tels que La France insoumise (LFI), gagnerait quant à lui six sièges supplémentaires, aux dépens des sociaux-démocrates, des Verts et des libéraux de Renew Europe, qui compte parmi ses membres la formation du président français Emmanuel Macron.

En France, LFI a axé sa campagne sur une position pro-palestinienne afin de gagner le soutien des électeurs musulmans et de gauche radicale, souligne Blandine Chelini-Pont, historienne à l'université d'Aix-Marseille.

Le mouvement créé par Jean-Luc Mélenchon demande notamment un embargo sur les armes, des sanctions contre Israël, la reconnaissance d'un État palestinien et, contrairement à d'autres groupes de gauche, s'abstient de qualifier le Hamas de groupe terroriste.

Parmi les électeurs musulmans de France, LFI recueille 44% de soutien, contre 8% dans l'ensemble de l'électorat, selon une étude du centre de recherches politiques de Sciences Po.

"Certains vont dire que nous surfons sur un électorat, mais de qui parle-t-on ? (Ce sont) des citoyens et des citoyennes de ce pays qui n'ont pas une vision raciste de la société", a déclaré Sébastien Delogu à Reuters.

Les socialistes français, rassemblés autour du candidat du Parti socialiste/Place publique Raphaël Glucksmann, souhaitent également voir la reconnaissance d'un État palestinien, mais ne partagent pas la position de LFI sur le Hamas.

"Chez les Insoumis, il y a un rapport à la violence qui ne va pas : la violence terroriste et la violence en général et à la brutalisation du débat public", a-t-il déclaré à Reuters lors d'un entretien.

Raphaël Glucksmann affirme que son ascension dans les sondages jusqu'à la troisième place (14%) est en partie due à son choix de prendre ses distances avec LFI.

FACTEURS HISTORIQUES

En Allemagne, les nouveaux partis pro-palestiniens érodent le soutien aux Verts et aux sociaux-démocrates, deux partis qui ont maintenu un appui ferme à Israël en raison de la responsabilité historique de l'Allemagne dans l'Holocauste.

Outre la formation de gauche Mera25, les autres nouveaux partis pro-palestiniens comprennent des groupes conservateurs tels que DAVA et BIG, ainsi que le parti eurosceptique BSW, qui souhaite un embargo sur les armes à destination d'Israël tout en prônant des politiques anti-immigration.

Les partisans de BSW, qui devrait, selon les sondages, recueillir 7% des voix lors des élections européennes, sont à 50% plus enclins à reconnaître un État palestinien que l'ensemble de l'électorat allemand.

En Espagne, où les tensions avec Israël remontent à la dictature franquiste, la reconnaissance d'un État palestinien par le gouvernement renforce le soutien aux partis de la coalition au pouvoir, le parti socialiste (PSOE) du président du gouvernement Pedro Sanchez et le parti de gauche radicale Sumar.

"La question palestinienne est devenue centrale dans le débat politique en Espagne", a déclaré David Hernandez, professeur de relations internationales à l'université Complutense de Madrid.

MOBILISER LE VOTE DES MINORITÉS

La participation des électeurs pourrait être déterminante.

Si Samira Azabar, sociologue de l'université Radboud, remarque que le taux de participation lors des élections européennes est souvent plus faible parmi les minorités que chez l'ensemble de la population, elle signale aussi que la guerre de Gaza pourrait être une motivation cette fois-ci.

Les questions de politique étrangère ont déjà eu par le passé un impact sur le vote des minorités ethniques.

En 2016, les sociaux-démocrates allemands ont perdu quelque 100.000 électeurs turcs après avoir reconnu le génocide arménien dans l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, a expliqué Teyfik Özcan, président de DAVA, un nouveau parti ciblant les électeurs de la diaspora turque.

Ancien membre du Parti social-démocrate (SPD), Teyfik Özcan estime que son nouveau parti offre la possibilité d'un vote de protestation qui n'existait pas jusqu'à présent.

"Les Allemands ont la possibilité de dire : 'D'accord, je vote pour l'AfD (extrême droite) en signe de protestation'. Les musulmans ne peuvent pas faire cela", a-t-il dit à Reuters.

Une enquête réalisée en décembre par l'Institut des sciences politiques de l'université de Duisberg-Essen a montré qu'un musulman allemand sur trois ne se sentait représenté par aucun parti.

Un nouveau sentiment de représentation politique résonne également dans l'esprit des électeurs français : LFI a désigné comme candidate aux élections européennes Rima Hassan, une juriste franco-palestinienne qui demande à l'UE de suspendre son accord d'association avec Israël.

Chama Tahiri Ivorra, cheffe cuisinière franco-marocaine âgée de 34 ans, a déclaré qu'elle n'avait jamais voté lors d'une élection européenne, mais qu'elle le ferait cette fois-ci.

"Voter pour Rima c'est un acte de résistance (...) Je ne connais pas tout le programme mais ce qu'elle dit et les autres gens de LFI disent sur la Palestine est juste", a-t-elle déclaré.

(Reportage Riham Alkousaa à Berlin, Layli Foroudi à Paris, David Latona à Madrid, avec la contribution d'Elizabeth Pineau à Paris ; version française Diana Mandiá, édité par Kate Entringer)