REPORTAGE-Sous pression et à court de carburant, Cuba tient bon
information fournie par Reuters 03/06/2026 à 18:26

par Dave Sherwood

À Cuba, l'eau courante et l'électricité se font de plus en plus rares. L'île communiste, dont l'économie précaire est depuis longtemps en proie à des pénuries, a sombré ces derniers mois dans une crise de grande ampleur après le durcissement des sanctions et du blocus américains.

Felicia de la Caridad Alvarez, habitante de La Havane et ancienne gardienne d'hôpital de 64 ans, a déclaré à Reuters qu'elle n'avait que ponctuellement l'eau courante et l'électricité chez elle.

Aveugle d'un œil, souffrant d'hypertension et de diabète, elle ne peut stocker de nourriture dans son réfrigérateur ni s'informer via sa télévision.

Si des millions de Cubains sont confrontés à une situation similaire, la population du pays et le gouvernement continuent de tenir bon, malgré les rationnements et l'affaiblissement de nombreux secteurs.

Le président américain Donald Trump avait pourtant prédit en janvier que Cuba était "prête à s’effondrer".

Forts d'une expérience acquise au fil des années passées sous la pression des États-Unis, les Cubains ont appris à "résister", un principe central de la révolution communiste désignant la capacité de résilience de l'île.

"Pour survivre, je dois continuer à me battre", souligne Felicia de la Caridad Alvarez. "Quel autre choix ai-je ?"

S'approvisionnant en eau à plusieurs rues de chez elle, la Havanaise récupère de la nourriture à la soupe populaire d’une église voisine.

Rompus à des années de survie, de nombreux Cubains usent du système D - approvisionnement en carburant sur le marché noir, recours à la force animale ou à l'énergie électrique et solaire, de innovations sont visibles à chaque coin de rue.

"Quels que soient les échecs du système socialiste cubain, cinq mois privés de presque tout approvisionnement en carburant auraient plongé même la Suisse dans un état d’urgence", observe Bert Hoffmann, un universitaire allemand qui étudie la politique cubaine depuis 30 ans.

AU BORD DE L'EFFONDREMENT ?

Depuis janvier, l'administration américaine a renforcé son blocus sur Cuba, menaçant de droits de douane tout pays fournissant du pétrole à La Havane.

Le principal fournisseur de pétrole de l'île, le Venezuela, a été contraint de suspendre ses exportations de carburant vers le pays après la capture en janvier du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis.

La Maison blanche a également entravé les transferts de fonds, empêché les touristes américains de se rendre sur l’île et renforcé les sanctions qui ont contraint de nombreux investisseurs et entreprises à quitter Cuba.

Mais tout cela n’a guère affecté Omayra Blanca. La femme au foyer de 65 ans a raconté à Reuters qu'elle avait déjà vécu la "période spéciale" des années 1990, lors de laquelle Cuba était isolé après l'effondrement de l'Union soviétique, ancien protecteur de La Havane.

"Nous sommes des battants. Avec le peu que nous avons, nous survivons", témoigne-t-elle. "Tout le monde s'adapte simplement à son époque."

Son optimisme ne fait pas consensus, les Cubains s'inquiétant de l'affaiblissement du système de santé de l'île, en sous-effectif, de la pénurie de médicaments et de la chute du peso.

Ne disposant que de quelques heures d’électricité par jour, les écoles du pays ont été contraintes de réduire leurs horaires.

Pour les Nations unies, la décision de Donald Trump de bloquer l’approvisionnement en carburant de Cuba a "considérablement aggravé les effets déjà sévères" d’un embargo commercial datant de la Guerre froide.

"L'utilisation de la privation d'énergie comme moyen de coercition est incompatible avec les normes internationales en matière de droits de l'homme", a déclaré une équipe d'experts des Nations unies, qualifiant la mesure du président américain d'"illégale".

L'administration américaine fait valoir que les dirigeants communistes de l'île violent régulièrement les droits de l'homme en emprisonnant les opposants, en réprimant la liberté d'expression, et en imposant un système économique qui condamne des millions de personnes à la pauvreté.

CRAINTES DE REPRÉSAILLES

La pérennité du modèle cubain ne repose toutefois pas seulement sur la "résistance" de la population, mais également sur les craintes de celle-ci quant aux conséquences d’une dissidence publique.

Manifester est hors de question, affirme Felicia de la Caridad Alvarez. "Ils pourraient s’en prendre à mes enfants."

Ce point de vue est partagé par une vingtaine de Cubains interrogés par Reuters ces dernières semaines.

Les organisations de défense des droits de l'homme et les États-Unis se montrent depuis longtemps critiques de la réponse du gouvernement cubain vis-à-vis de la dissidence, qu'ils jugent brutale et répressive.

Mais Cuba justifie sa ligne dure en expliquant que les rares manifestations sont souvent fomentées ou financées par Washington.

Quelques manifestations ont malgré tout éclaté à La Havane ces dernières semaines, les coupures d’électricité, qui peuvent atteindre 18 heures par jour, ayant attisé la colère populaire.

Rodolfo Alonso, un habitant de La Havane, a décidé de manifester après que son quartier est resté plus de 40 heures sans électricité.

"Ce n’est pas un problème politique", dit-il. "Nous avons commencé à taper sur des casseroles pour voir s’ils nous donneraient ne serait-ce que trois heures d’électricité. C’est tout ce que nous voulons."

Si le gouvernement a rétabli le courant de manière sélective dans certains quartiers, contribuant à apaiser partiellement les protestations, la colère des habitants de l'île ne faiblit pas.

Cela suggère que la "résistance" a ses limites, estime Luis Emilio Aybar, sociologue basé à Cuba.

"C’est une société résiliente parce qu’elle n’a pas eu d’autre choix", souligne-t-il. "Mais un pays sans carburant ne peut pas survivre éternellement."

(Reportage Dave Sherwood, avec la contribution d'Ayose Naranjo ; version française Etienne Breban, édité par Sophie Louet)