Alors que la
guerre en Ukraine va entrer dans sa troisième année, la 59e
brigade d'infanterie de l'armée ukrainienne est confrontée à une
sombre réalité : elle commence à manquer d'hommes et d'armes
pour résister à l'envahisseur russe.
D'après un commandant de section se faisant appeler "Tygr",
les effectifs de la brigade ne représentent plus que 60 à 70%
des milliers d'hommes qui la composaient au début du conflit.
Les autres ont été tués, blessés ou ne sont plus en état de
combattre en raison de l'âge ou de la maladie.
Aux lourdes pertes infligées par les Russes s'ajoutent des
conditions de vie éprouvantes sur le front, dans l'est de
l'Ukraine, où le sol gelé s'est transformé en boue épaisse avec
les températures inhabituellement élevées pour la saison.
"Le temps, c'est pluie, neige, pluie, neige. Résultat, les
gens tombent malades de simples rhumes ou d'angines. Ils sont
hors de combat pendant un certain temps et il n'y a personne
pour les remplacer", dit un chef de compagnie au sein de la
brigade se faisant appeler "Limuzyn". "Le problème le plus
urgent dans chaque unité, c'est le manque d'effectif."
A l'approche du deuxième anniversaire de son invasion lancée
le 24 février 2022, la Russie de Vladimir Poutine semble prendre
l'ascendant dans une guerre mêlant combats de tranchée évoquant
la Première Guerre mondiale et bataille de haute technologie
dans les airs à l'aide de milliers de drones.
La Russie n'enregistre toutefois que des gains modestes sur
le terrain même si elle a revendiqué comme une grande victoire
le week-end dernier la prise de la ville d'Avdiivka dans la
région de Donetsk. Un porte-parole de la troisième brigade
d'assaut, l'une des unités ukrainiennes ayant tenté de tenir la
ville, a déclaré que les défenseurs étaient dépassés en nombre,
de l'ordre de un contre sept.
Reuters s'est entretenu avec plus d'une vingtaine de
commandants et de soldats d'unités d'infanterie, de drones ou
d'artillerie sur différentes sections du front long de plus d'un
millier de kilomètres dans l'est et le sud de l'Ukraine.
Bien que toujours motivés, tous évoquent la difficulté à
contenir un ennemi supérieur en nombre et mieux équipé alors que
le soutien militaire occidental ralentit malgré les demandes
pressantes du président ukrainien Volodimir Zelensky.
LES RUSSES MÈNENT DES ASSAUTS RÉPÉTÉS PAR PETITS GROUPES
Un autre commandant de la 59e brigade, réclamant de se faire
appeler seulement par son prénom Hryhoriy, décrit les attaques
incessantes menées par des groupes de cinq à sept soldats russes
capables de partir à l'assaut jusqu'à 10 fois par jour, comme de
la "chair à canon" selon lui.
"Quand une ou deux positions défensives repoussent ces
assauts toute une journée, les gars sont fatigués",
explique-t-il lors d'une brève permission avec ses hommes
épuisés loin du front près de Donetsk, ville occupée par les
Russes.
"Les armes se cassent et s'il n'y a aucune possibilité de
leur apporter des munitions ou de changer leurs armes, alors
vous voyez où cela mène."
L'Ukraine dépend fortement de l'argent et des équipements
fournis par ses soutiens étrangers pour son effort de guerre.
Elle paraît aujourd'hui plus exposée que jamais depuis le début
du conflit en raison du blocage d'une nouvelle aide américaine
de plus de 60 milliards de dollars en raison de batailles
politiques au Congrès des Etats-Unis.
Un soldat engagé dans une unité d'artillerie se faisant
appeler "Skorpion" raconte que son lanceur GRAD de conception
soviétique, tirant des missiles possédés par seulement quelques
alliés de l'Ukraine, ne fonctionne plus qu'à environ 30% de ses
capacités.
"C'est devenu comme ça dernièrement", dit-il. "Il n'y a plus
autant de munitions étrangères."
Au-delà de la longue pause dans les livraisons américaines,
les pays occidentaux se montrent pour l'instant incapables de
tenir le rythme de production nécessaire à l'effort de guerre
ukrainien. L'Union européenne a ainsi dû admettre qu'elle ne
pourrait honorer son engagement de livrer un million d'obus à
Kyiv d'ici mars.
Michael Kofman, chercheur associé et spécialiste de l'armée
russe au Carnegie Endowment for International Peace, centre de
réflexion à Washington, estime que l'artillerie russe tire cinq
fois plus d'obus que son adversaire ukrainienne, un écart que
donne lui aussi Hryhoriy de la 59e brigade.
"L'Ukraine n'obtient pas une quantité suffisante de
munitions d'artillerie pour répondre à ses besoins défensifs
minimaux et ce n'est pas une situation tenable à terme", dit
Michael Kofman.
LA RUSSIE A COMBLÉ L'ÉCART INITIAL SUR LES DRONES
Les autorités ukrainiennes évaluent leurs effectifs
militaires à environ 800.000 soldats tandis qu'en Russie,
Vladimir Poutine a ordonné en décembre de les augmenter de
170.000 pour les porter à 1,3 million. Kyiv a préparé une loi
destinée à mobiliser 450.000 à 500.000 Ukrainiens
supplémentaires mais le texte est enlisé au Parlement.
Les budgets militaires sont aussi sans commune mesure avec
109 milliards de dollars de dépenses prévues côté russe en 2024,
soit plus du double des 43,8 milliards affichés côté ukrainien.
Dans une lettre récemment adressée aux dirigeants de l'Union
européenne, le ministre ukrainien de la Défense, Roustem
Oumerov, estime selon le Financial Times que son pays a un
"besoin absolu minimum" de 6.000 obus par jour mais qu'il ne
peut actuellement en tirer que 2.000.
Si l'aviation conventionnelle est assez peu utilisée dans ce
conflit en raison de l'efficacité des systèmes de défense
antiaérienne, la bataille se déroule tout de même aussi dans le
ciel, chaque camp misant énormément sur les drones.
Ces petits appareils sans pilote sont faciles et peu chers à
produire et peuvent tout autant surveiller les mouvements de
l'ennemi que bombarder avec précision.
L'ampleur de l'effort entrepris par chacun des deux pays
dans ce domaine est stupéfiant.
L'an dernier, l'Ukraine a ainsi commandé plus de 300.000
drones et en a envoyé plus de 100.000 sur le front, a dit le
ministre du Numérique, Mykhaïlo Fedorov, à Reuters.
L'accent est désormais mis sur les drones FPV, des appareils
légers et facilement maniables, équipés d'une caméra embarquée,
d'un émetteur et d'un récepteur permettant une commande en
direct à distance. Volodimir Zelensky a fixé pour objectif d'en
produire un million cette année.
Limuzyn, de la 59e brigade, dit que la large utilisation des
drones par les Russes complique la tâche des Ukrainiens pour
établir et conserver des positions.
"Nos gars commencent à faire quelque chose, un drone les
repère et un deuxième drone arrive pour leur larguer quelque
chose dessus", dit-il.
Côté ukrainien, le recours aux drones a aussi amené les
Russes à reculer de plusieurs kilomètres leurs véhicules et
leurs armements les plus importants, selon deux "pilotes" de
drones de deux unités différentes.
"C'est maintenant très difficile de trouver des véhicules à
frapper (...) la plupart des véhicules sont à 9-10 km ou plus",
dit un pilote de la 24e brigade se faisant appeler "Nato". "Au
début, ils étaient très bien à 7 km."
Deux autres pilotes de drones ukrainiens, "Leleka" et
"Darwin", servant tous deux dans l'unité d'élite Achille de la
92e brigade, décrivent des files de drones se formant parfois
au-dessus du champ de bataille dans l'attente de pouvoir frapper
des cibles ennemies.
"C'est comme les taxis à l'aéroport, un drone arrive, puis
un autre et enfin un troisième", dit Leleka.
Il en va de même pour les Russes, qui ont annulé l'avance
prise en début de conflit par l'Ukraine et disposent désormais
de plus de drones qu'elle, selon des pilotes ukrainiens de trois
unités différentes.
(Reportage Max Hunder, version française Bertrand Boucey, édité
par Kate Entringer)