Pourquoi le choix de Donald Trump pour la présidence de la Fed fait-il chuter l’or et l’argent ? information fournie par The Conversation 02/02/2026 à 12:30
Alors que Donald Trump multiplie les attaques contre la Fed, le choix de Kevin Warsh peut être lu comme un signal paradoxal envoyé aux marchés : préserver, malgré tout, la crédibilité de la politique monétaire américaine dans un monde en recomposition.
Après des mois de spéculations, Donald Trump a confirmé qu'il nommerait Kevin Warsh au poste de prochain président de la Réserve fédérale. Cette nomination était très attendue dans le contexte du conflit persistant entre le président américain et la Fed, ainsi que de ses tensions avec l'actuel président de l'institution, Jerome Powell.
L'annonce a provoqué une réaction immédiate sur les marchés, avec un net décrochage de l'or et de l'argent. Après plusieurs mois de records et de valorisations étirées, les prix au comptant de l'or et de l'argent ont chuté respectivement de 9 % et de 28 %. Le marché boursier américain a également reculé, les principaux indices enregistrant tous des pertes modérées.
Mais dans le climat de défiance suscité par les tentatives d'ingérence de Donald Trump à l'égard de la Fed, ce décrochage des marchés peut, ironiquement, se lire comme un premier signal de confiance accordé à Kevin Warsh, semblant valider sa légitimité pour le poste et miser sur son indépendance future.
Pour saisir cette apparente contradiction, il faut la replacer dans le cadre du bras de fer de longue date entre Trump et la Réserve fédérale et prendre en compte le rôle crucial que joue l'indépendance des banques centrales dans l'architecture financière mondiale contemporaine.
La guerre de Trump contre la Fed
L'année écoulée a été marquée par un affrontement sans précédent entre le président états-unien et la Réserve fédérale. Donal Trump avait lui-même nommé l'actuel président de la Fed, Jerome Powell, en 2017. Mais la relation s'est rapidement détériorée lorsque Powell n'a pas abaissé les taux d'intérêt aussi rapidement que Trump l'exigeait. Fidèle à son style outrancier, Donald Trump a depuis traité Powell de « clown » souffrant de « sérieux problèmes mentaux », ajoutant : « J'adorerais le virer ».
Cette guerre de mots a finalement glissé vers le terrain judiciaire. Le Department of Justice a annoncé l'ouverture d'une enquête visant la gouverneure de la Fed Lisa Cook, soupçonnée de fraude liée à d'anciens documents de prêts immobiliers. Puis, le mois dernier, dans une escalade spectaculaire, le ministère de la Justice a ouvert une enquête pénale retentissante contre Jerome Powell, portant sur des soupçons de dépenses excessives lors de la rénovation des bâtiments de la Réserve fédérale.
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Les deux séries d'accusations sont largement considérées comme dénuées de fondement. Donald Trump a néanmoins tenté de s'appuyer sur cette enquête pour justifier le limogeage de Lisa Cook. L'affaire est actuellement examinée par la Cour suprême des États-Unis.
Jerome Powell a vivement répliqué à Trump, affirmant que ces menaces judiciaires étaient :
« la conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d'intérêt sur la base de ce que nous estimons, en toute indépendance, être dans l'intérêt général, plutôt qu'en fonction des préférences du président ». Jerome Powell a reçu le soutien de 14 dirigeants de banques centrales à travers le monde, qui ont rappelé que « l'indépendance des banques centrales est un pilier de la stabilité des prix, financière et économique ».
Par le passé, les ingérences présidentielles dans les affaires de la Fed ont été l'un des facteurs majeurs de la crise de stagflation des années 1970. Plus récemment, l'Argentine et la Turquie ont toutes deux traversé de graves crises financières provoquées par des atteintes à l'indépendance de leurs banques centrales.
Qui est Kevin Warsh ?
Kevin Warsh est un ancien banquier et ex-gouverneur de la Réserve fédérale. Il a également exercé les fonctions de conseiller économique auprès de deux présidents américains : George W. Bush et Donald Trump.
Dans un premier temps, le président américain semblait plutôt enclin à choisir l'actuel directeur du National Economic Council, Kevin Hassett. Mais ce dernier était largement perçu comme trop étroitement aligné sur Trump, ce qui a ravivé les craintes d'une remise en cause de l'indépendance de la Fed. Kevin Warsh présente un profil plus indépendant et bénéficie d'une réputation de « faucon » en matière de lutte contre l'inflation.
Qu'est-ce qu'un « faucon » ?
La Réserve fédérale est chargée de fixer les taux d'intérêt aux États-Unis. Schématiquement, des taux bas peuvent stimuler la croissance économique et l'emploi, mais au risque d'alimenter l'inflation. À l'inverse, des taux élevés permettent de contenir l'inflation, au prix d'un ralentissement de l'activité et d'une hausse du chômage.
Trouver le juste équilibre entre ces objectifs constitue le cœur de la mission de la Réserve fédérale. L'indépendance des banques centrales est cruciale pour que cet arbitrage délicat repose sur les meilleures données disponibles et sur les besoins de long terme de l'économie, plutôt que sur des objectifs politiques à court terme.
On qualifie de « faucon » anti-inflation un banquier central qui donne la priorité à la lutte contre la hausse des prix, par opposition à une « colombe », davantage encline à privilégier la croissance économique et l'emploi.
Lors de son précédent passage à la Réserve fédérale, Kevin Warsh s'est forgé une solide réputation de « faucon » en matière d'inflation. Même au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, Warsh se montrait davantage préoccupé par les risques inflationnistes que par la situation de l'emploi.
Au regard des conflits passés entre Donald Trump et Jerome Powell autour de la baisse des taux d'intérêt, le choix de Warsh peut donc, à première vue, surprendre.
Plus récemment toutefois, Kevin Warsh a infléchi sa position, reprenant à son compte les critiques de Trump à l'égard de la Fed et ses appels à des taux d'intérêt plus bas, dans la lignée de tribunes dénonçant le pilotage actuel de l'institution. Reste à savoir si cet alignement perdurera, ou si ses réflexes de faucon reprendront le dessus, au risque de raviver à terme un nouveau conflit avec Trump.
La réaction des marchés
Le décrochage de l'or et de l'argent, ainsi que le repli des marchés boursiers, suggèrent que les investisseurs jugent désormais des baisses de taux moins probables avec Kevin Warsh qu'avec d'autres candidats potentiels.
Les prix de l'or et de l'argent ont tendance à grimper en période d'instabilité ou lorsque les craintes d'inflation s'accentuent.
Les précédents records s'expliquaient par une combinaison de facteurs, parmi lesquels l'instabilité géopolitique, les inquiétudes autour de l'indépendance de la Fed et une dynamique spéculative marquée.
Le fait que l'annonce de la nomination de Warsh ait déclenché une correction sur les métaux précieux indique que les investisseurs anticipent une inflation plus faible et une plus grande stabilité financière. La hausse concomitante du dollar américain vient conforter cette lecture.
La crédibilité de la Fed est en jeu
Ces dernières semaines ont été rythmées par de nombreux débats sur l'évolution de l'ordre mondial. Le Premier ministre canadien Mark Carney a ainsi récemment acté la fin de l'ordre international fondé sur des règles, appelant à s'affranchir de « l'hégémonie américaine ».
La domination mondiale du dollar américain demeure l'un des fondements centraux de cette puissance économique. Si Donald Trump reste ouvertement méfiant à l'égard de l'indépendance des banques centrales, le choix de Kevin Warsh laisse penser qu'il a conscience de l'enjeu que représente la crédibilité de la monnaie américaine et de la Réserve fédérale.
Rien ne garantit toutefois que cette lucidité suffira à contenir durablement son penchant pour l'ingérence dans la conduite de la politique monétaire.
Auteur: Henry Maher - Lecturer in Politics, Department of Government and International Relations, University of Sydney
Cet article est issu du site The Conversation