Nationaliste en Italie, Meloni se met à Bruxelles au centre du jeu
information fournie par Reuters 29/05/2024 à 14:43

par Crispian Balmer et Angelo Amante

En s'installant il y a près de deux ans au palais Chigi, Giorgia Meloni a soulevé l'enthousiasme des extrêmes droites européennes persuadées que la charismatique nationaliste italienne irait ferrailler à Bruxelles pour s'opposer à une Europe qu'elles jugent déconnectée.

La déconvenue fut rapide et leur surprise encore plus grande lorsqu'ils ont constaté que la présidente du Conseil italien, qui fit ses armes dans les rangs des néofascistes du Mouvement social italien (MSI), préférait travailler avec Bruxelles et se présenter comme un pont entre la droite traditionnelle et les ultra-conservateurs du Vieux Continent.

Nullement marginalisée, la dirigeante italienne pourrait même voir son influence s'accroître à Bruxelles si elle décidait de soutenir la reconduction de l'allemande Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, comme elle l'a laissé entendre.

En jouant cette carte, Giorgia Meloni, 47 ans, augmenterait ses chances d'obtenir un portefeuille important pour l'Italie au sein du prochain exécutif européen et renforcerait au passage la stature d'arbitre qu'elle a patiemment construite.

"Meloni est la meilleure pour agir comme un pont entre les différentes factions de la droite et du centre-droit en Europe, où elle est une dirigeante respectée et reconnue", plaide Carlo Fidanza, chef de file des élus de Fratelli d'Italia, son parti, au Parlement européen.

L'alliance qu'elle a formée en Italie semble toutefois bien plus difficile à reproduire au niveau européen puisqu'Ursula von der Leyen et ses alliés du Parti populaire européen ont à ce jour toujours refusé de se rapprocher des éléments les plus extrêmes, qu'il s'agisse des membres de La Ligue de Matteo Salvini, avec lesquels Giorgia Meloni gouverne à Rome, ou de ceux du Rassemblement national français, emmenés cette année par Jordan Bardella.

Le rejet est d'ailleurs partagé par ces deux formations qui ne cachent pas leur hostilité à l'encontre de la présidente de l'exécutif européen.

Ursula von der Leyen ne nourrit, publiquement du moins, aucune animosité à l'encontre de la cheffe du gouvernement italien en dépit de son long cheminement politique au sein de la droite néofasciste transalpine.

"J'ai très bien travaillé avec Giorgia Meloni", a ainsi déclaré Ursula von der Leyen le 23 mai dernier, se disant convaincue que la dirigeante italienne était "clairement pro-européenne".

UN RAPPROCHEMENT RAPIDE

Cette soudaine et surprenante appétence de Giorgia Meloni pour une Europe qu'elle a farouchement combattue lorsqu'elle était dans l'opposition s'est manifestée lorsqu'elle a effectué à Bruxelles son premier déplacement à l'étranger. Elle a pu y rencontrer ses homologues européens auprès desquels elle fit une très bonne première impression.

"Elle maîtrisait parfaitement ses sujets", rembobine, surpris, un haut fonctionnaire européen présent à l'une des réunions.

Elue notamment sur la promesse d'une lutte sans merci contre l'immigration clandestine, Giorgia Meloni a trouvé dans ce dossier l'opportunité de se mettre au centre du jeu politique en défendant un accord sur une réforme des règles d'asile au sein de l'Union européenne.

Elle a en outre accompagné à trois reprises Ursula von der Leyen en Afrique du Nord, signant des accords avec l'Egypte et la Tunisie afin de freiner les départs de migrants, contribuant à réduire de 58% cette année les arrivées d'exilés sur le sol italien.

Giorgia Meloni a également su se distinguer de beaucoup d'autres nationalistes européens en soutenant l'Ukraine sans relâche là où d'autres manifestaient plus volontiers leur proximité avec la Russie de Vladimir Poutine.

"Meloni a été maline", souligne Daniele Albertazzi, professeur de politique à l'Université de Surrey en Angleterre.

"Elle leur a dit : 'soyons dans le courant dominant et soyons responsables sur la scène internationale parce que j'ai besoin de ces gens-là'."

Cette attitude qui a pu en déconcerter beaucoup relève avant tout de la stratégie, a expliqué à Reuters un haut fonctionnaire européen qui s'exprimait sous le sceau de l'anonymat.

Giorgia Meloni demeure selon lui "radicalement de droite", mais elle a fait le choix d'adopter une approche pro-européenne de peur de s'aliéner les pays européens dont les financements contribuent à préserver son pays du naufrage.

Quelles que soient ses motivations réelles, Giorgia Meloni a su se rendre indispensable à plusieurs reprises, notamment en persuadant le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, un autre nationaliste, d'approuver le pacte migratoire de l'UE et plusieurs financements destinés à l'Ukraine.

Une source européenne a d'ailleurs déclaré à Reuters que la Commission passait fréquemment par la présidente du Conseil italien pour faire passer des messages auprès de son homologue hongrois.

UNE INFLUENCE INCERTAINE AU PARLEMENT

Malgré leur poids, les formations d'extrême droite et nationalistes européennes sont morcelées au sein du Parlement européen et elles peinent souvent à faire entendre une voix commune en dépit de leur proximité idéologique.

Présidente à Bruxelles du groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), qui comprend notamment le parti Droit et Justice (PiS) polonais, Giorgia Meloni ne siège pas avec les élus de La Ligue de son vice-président du Conseil, Matteo Salvini, ni avec ceux du Rassemblement national, regroupés au sein du groupe Identité et Démocratie (ID), tandis que le Fidesz de Viktor Orban est actuellement sans groupe.

Alors en pleine ascension politique en Italie, Giorgia Meloni excluait en 2019 de soutenir Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission. Si elle ne s'est pas encore officiellement prononcée, des responsables de Fratelli d'Italia ont dit à Reuters qu'ils pourraient cette fois la soutenir en contrepartie de l'octroi à Rome d'un portefeuille d'envergure au sein de la future Commission européenne.

Ce soutien n'emporterait toutefois pas nécessairement celui de l'ensemble du groupe CRE, en raison notamment des rivalités croisées qui animent l'échiquier politique européen.

Les Polonais du PiS n'ont ainsi aucune volonté de soutenir Ursula von der Leyen et le PPE qu'a présidé Donald Tusk, le Premier ministre qui les évincés du pouvoir à Varsovie.

"Von der Leyen et Donald Tusk sont des politiciens d'un autre temps qui ne devraient plus avoir d'influence sur la politique européenne", enrage le député européen du PiS Zdzisław Krasnodębski.

Giorgia Meloni a également exclu de fusionner son groupe CRE avec l'ID, qui a récemment mis de côté son partenaire le plus radical, le parti Alternative pour l'Allemagne (AfD), espérant plutôt que son bloc se renforcera aux urnes pour lui donner plus de poids à Bruxelles.

"Avoir un groupe parlementaire plus important permettrait à Meloni de se positionner entre l'ID et le PPE. Pour moi, c'est son objectif", souligne Arturo Varvelli, directeur du Conseil européen des relations internationales à Rome.

(Crispian Balmer et Angelo Amante à Rome, Andrew Gray à Bruxelles, Alan Charlish à Varsovie et John Irish à Paris; version française Nicolas Delame, édité par Kate Entringer)