Maroc, Turquie, Russie... Avec la question de l'immigration, l'Europe s'est mise en "situation de dépendance" avec ses voisins information fournie par Boursorama avec Media Services 03/08/2026 à 14:32
"Il y a une telle obsession aujourd'hui dans l'Union européenne sur ce sujet, qu'il est devenu un levier très facile à activer par des États tiers", selon un chercheur.
Le contrôle des fllux migratoires s'est imposé comme une "question centrale" ces dernières décennies, dans les États européens. Conséquence, les pays voisins de l'Union en tirent un moyen de pression considérable, souligne Matthieu Tardis, chercheur spécialiste des migrations européennes, dans un entretien à l' AFP .
L'afflux de dizaines de milliers de migrants dans l'enclave espagnole de Ceuta sur la côte nord du Maroc a fait réagir la droite européenne sur les contrôles aux frontières et soulevé des questions sur l'attitude des autorités marocaines. Des témoignages et des experts interrogés par l' AFP attestent d'un relâchement des contrôles du Maroc dans la zone frontalière.
Mardi, une visioconférence d'urgence doit réunir des ministres européens de l'Intérieur, à la demande de vingt-deux dirigeants de l'Union européenne. "Nous ne pouvons permettre que des franchissements massifs et incontrôlés, l'instrumentalisation des migrations ou d'autres menaces hybrides donnent le sentiment qu'il est possible d'entrer illégalement dans l'Union européenne", ont prévenu ces dirigeants dans une lettre ouverte, initiée par la Première ministre italienne Giorgia Meloni.
"L'instrumentalisation des migrations n'est pas nouvelle et tend à se multiplier avec l'externalisation" du traitement des flux migratoires de l'Europe à des pays tiers, explique Matthieu Tardis, ancien responsable du Centre migrations à l'Institut français des relations internationales. "En 2020, à la frontière entre la Turquie et la Grèce, des dizaines de milliers de personnes réfugiées avaient franchi la frontière terrestre avec l'aval des autorités turques" en dépit d'un accord de six milliards d'euros conclu en 2016 par Bruxelles, un an après une crise migratoire, pour que le pays retienne les migrants.
"Obsession"
"Les autorités turques agissaient notamment en représailles aux positions des gouvernements européens dans le conflit qui l'opposait au régime syrien", explique Matthieu Tardis.
Il en est de même "depuis 2021 entre la Pologne et le Bélarus avec le franchissement de dizaines de milliers de personnes en provenance du Proche et Moyen-Orient", souligne-t-il. "Ces mouvements organisés par le gouvernement biélorusse font suite aux sanctions des Européens après l'élection du président", Alexandre Loukachenko proche de la Russie. Idem avec la Finlande, qui en mettant fin à des décennies de non-alignement militaire en rejoignant l'Otan en avril 2023, craint que la Russie n'orchestre l'arrivée de migrants pour la déstabiliser, souligne-t-il.
"La question de l'immigration est un des attributs de la souveraineté nationale, mais en transférant cette question aux pays qui nous entourent et en en faisant une question centrale, on se met dans une situation de dépendance", dit-il encore, alors que plusieurs pays membres ont annoncé vouloir créer des "hubs de retour" dans des pays tiers.
"Il y a une telle obsession aujourd'hui dans l'Union européenne sur ce sujet, qu'il est devenu un levier très facile à activer par des États tiers" , insiste le chercheur.
"Le coût humain"
"Cela a par exemple permis de légitimer le régime tunisien", accusé par l'opposition de dérive autoritaire, à qui "il suffira de laisser partir les migrants pour obtenir plus d'argent" ou des gages sur un sujet diplomatique ou économique. "On a vu aussi récemment la Commission européenne recevoir des représentants du régime taliban, afin de faciliter l'exclusion des Afghans, ce qui est une manière de le reconnaître, même si officiellement il ne l'est pas", observe Matthieu Tardis.
Pour autant, concernant l'objectif de réduire l'"immigration irrégulière", "ces accords sont efficaces" , selon lui. "On le voit avec le Maroc, l'Italie, la Libye et la Turquie : à partir du moment où on est entré dans un partenariat avec ces pays, cela a eu des effets quasiment immédiats sur les arrivées par la Méditerranée, même si cela s'accompagne aussi de l'ouverture de nouvelles routes", poursuit le chercheur.
Selon l'agence européenne de contrôle aux frontières, Frontex, le nombre de passages irréguliers de migrants aux frontières de l'UE a diminué de près de 40% au premier trimestre 2026, comparé à la même période de l'année précédente.
Cependant "le coût humain" ne cesse d'augmenter, selon l'agence, avec près de 1.000 personnes décédées en Méditerranée depuis début 2026.
"Cette efficacité se fait au détriment des vies humaines" , souligne Matthieu Tardis alors que des migrants sont morts en tentant de franchir la frontière hispano-marocaine à Ceuta. Au moins 72 personnes sont décédées selon Madrid, 11 selon Rabat.