Les USA quittent l'Irak après plus de 20 ans de présence, l'Iran en embuscade
information fournie par Reuters 29/09/2026 à 12:27

* La guerre la plus meurtrière pour les USA au XXIe siècle

* Un retrait engagé malgré le conflit avec l'Iran

* Téhéran et ses alliés pourraient avoir le champ libre

* Crainte aussi d'une résurgence de l'Etat islamique

par Ahmed Rasheed

L'armée américaine a prévu de quitter ses dernières bases en Irak d'ici mercredi, un départ célébré comme une victoire par l'Iran et ses alliés, plus influents que jamais dans un pays où 4.500 Américains sont morts en plus de 20 ans de guerre et de présence militaire.

Le président américain Donald Trump a décidé de mener à bien ce retrait, décidé en 2024 par son prédécesseur Joe Biden, quand bien même il a déclenché avec Israël un nouveau conflit contre l'Iran en février dernier.

Pour les spécialistes irakiens des questions de sécurité, ce départ risque de laisser le champ libre à l'Iran et à ses appuis chiites en Irak, tout en offrant la possibilité à d'autres ennemis des Etats-Unis, en premier lieu l'organisation sunnite Etat islamique (EI), de revenir sur le devant de la scène.

"L'Iran est en position de tirer un bénéfice stratégique du départ de la coalition car cela enlève une présence militaire qui, pendant des années, a agi comme contrepoids à l'influence de Téhéran en Irak", dit Djassim al Bahadli, spécialiste des mouvements armés chiites alignés sur l'Iran.

Pour cet expert, les milices pro-iraniennes ne vont pas se contenter de présenter le retrait américain comme une victoire remportée sur l'ennemi mais elles vont aussi "s'efforcer de traduire cette dynamique en influence plus forte sur la sécurité et le processus de décision politique".

DÉPART PRÉMATURÉ ?

Abou Mojtaba al Yassiri, l'un des chefs de la Résistance islamique en Irak, alliance de mouvements armés soutenus par l'Iran, qualifie le départ de l'armée américaine de "victoire historique pour les groupes de la résistance islamique irakienne et les Irakiens respectables, et une défaite cuisante pour le projet américain".

"Le 30 septembre, nous célébrerons la fin d'une page sombre de l'histoire de l'Irak et l'échec de la puissance occupante à imposer sa volonté à notre pays", dit-il à Reuters. "L'Irak a prouvé que sa souveraineté ne peut pas être garantie par des forces étrangères mais par la résistance et la volonté de son peuple."

Si les Irakiens se réjouissent globalement du départ de l'armée américaine, certains, inquiets de la puissance des mouvements soutenus par l'Iran, craignent qu'il ne soit prématuré.

"Nous croyons que l'Irak n'est pas encore complètement prêt à assumer la sécurité à ce stade", dit à Reuters Abdoulrahman al Zobaïé, chef tribal sunnite à Falloujah, jadis bastion de l'opposition armée aux Etats-Unis.

"Tous les Irakiens aspirent à une pleine souveraineté et aucun Irakien ne le contestera. Mais je crois que le fait que (les Etats-Unis) partent de cette manière en créant un vide, c'est ce que craignent tous les Irakiens."

Les Etats-Unis ont envahi l'Irak en 2003 pour renverser le dirigeant sunnite Saddam Hussein, puis ont occupé le pays, installé un gouvernement à dominante chiite et combattu pendant des années une rébellion de mouvements armés disparates, mais essentiellement djihadistes, avant de se retirer une première fois en 2011.

Ils ont été contraints de revenir seulement trois ans plus tard pour aider les forces irakiennes à vaincre l'organisation sunnite Etat islamique entre 2014 et 2017.

Environ deux fois plus d'Américains sont morts dans l'opération "Iraqi Freedom" que dans la guerre lancée parallèlement en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, qui s'est achevée de manière abrupte avec un retrait des forces américaines en 2021.

TERRAIN D'AFFRONTEMENT

Ces dernières années, l'Irak a été le seul pays à entretenir des liens politiques et militaires étroits aussi bien avec les Etats-Unis qu'avec l'Iran, qui ont parfois utilisé son territoire comme terrain d'affrontement indirect.

Les Etats-Unis ont ainsi tué Qassem Soleimani, chef de la force Al Qods, unité d'élite chargée des opérations extérieures au sein du Corps des gardiens de la révolution iraniens, dans une frappe sur l'aéroport de Bagdad en janvier 2020. Les alliés de l'Iran ont pour leur part tiré régulièrement contre des bases militaires américaines, entraînant des représailles.

Depuis le déclenchement de la guerre ouverte contre l'Iran en février dernier, sept des 18 membres des forces américaines officiellement tués dans ce conflit l'ont été en Irak.

L'Iran, qui affiche comme objectif ultime le retrait des forces américaines de l'ensemble du Moyen-Orient, présente le départ américain d'Irak comme une victoire de son "axe de la résistance" désignant l'ensemble de ses forces supplétives à travers la région.

"Une sécurité durable s'installera en Irak" lorsque les Américains auront quitté le pays et la région, a déclaré lundi Amir Hayat Moqaddam, vice-président de la commission de la Sécurité nationale du Parlement iranien.

L'Iran "se félicite du retrait des troupes américaines d'Irak et l'appuiera sans aucun doute", a-t-il dit à l'agence de presse du Parlement. "Les groupes de la Résistance prennent actuellement des initiatives, parfois en prenant pour cible et en affrontant les troupes américaines."

L'EI DONNE DES SIGNES D'ACTIVITÉ

Washington accuse l'Iran de s'appuyer sur des mouvements armés à sa main dans le conflit régional actuel, en leur ordonnant de frapper des pays voisins à partir du territoire irakien comme lors de l'attaque ce mois-ci de l'oléoduc débouchant sur le port saoudien de Yanbu. Le gouvernement irakien affirme qu'il s'efforce de restreindre les capacités d'action de ces groupes.

Certains responsables de la sécurité en Irak, aussi bien au niveau du gouvernement fédéral que dans la région semi-autonome kurde dans le nord du pays, perçoivent un autre risque au retrait américain: le réveil des combattants de l'Etat islamique, qui, malgré la défaite de leur califat autoproclamé il y a près de 10 ans, entretiennent un réseau de cellules dormantes.

Au faîte de son expansion, l'EI contrôlait un tiers du territoire irakien et soumettait ou tuait les populations jugées impies.

En l'absence de renseignement, d'appui logistique et de drones fournis par les Etats-Unis, il aura l'occasion de reconstituer ses forces, prédit le chef militaire kurde Sirouane Barzani.

"Depuis plus de deux semaines, nous avons repéré des mouvements de cellules dormantes (de l'Etat islamique), après l'annonce dans tous les médias qu'il y aurait un retrait officiel d'Irak de la coalition internationale d'ici fin septembre", dit-il. "Cela a gonflé, à mon avis, le moral" de ces combattants.

D'après les forces de sécurité irakiennes, une cellule présumée de l'EI préparait des attentats suicide à l'occasion du retrait américain. Ce projet illustre la capacité de cette organisation à exploiter les failles de sécurité en Irak malgré des années de revers sur le terrain, pensent quatre responsables irakiens des services de sécurité et de l'armée.

L'EI "cherche à envoyer le message selon lequel l'organisation reste puissante et capable de lancer des attaques sanglantes", dit le colonel Khalid al Bayati, l'un des responsables de la sécurité à Kirkouk, dans l'une des principales régions pétrolifères d'Irak.

(Avec Maher Nazeh, Kawa Omar, Muayad Hameed et Elwely Elwelly, rédigé par Ahmed Rashed et Michael Georgy, version française Bertrand Boucey, édité par Sophie Louet)