Les USA poussent la Syrie à agir contre le Hezbollah, Damas réticent-sources
information fournie par Reuters 17/03/2026 à 22:08

(Actualisé avec émissaire américain §10, ajoute liens)

par Feras Dalatey, Maya Gebeily et Timour Azhari

Les États-Unis encouragent la Syrie à envisager de déployer des troupes dans l'est du Liban afin d'aider au désarmement du Hezbollah aligné sur l'Iran, mais Damas est réticent à s'embarquer dans une telle mission par crainte d'être plongé à son tour dans un conflit régional et d'exacerber les tensions confessionnelles, a-t-on appris de cinq sources informées.

Cette démarche de Washington, qui a noué des liens avec les nouvelles autorités syriennes et annoncé l'an dernier son intention de lever les sanctions contre Damas, met en exergue une intensification des efforts pour venir à bout du Hezbollah.

Le mouvement chiite armé, soutien de Téhéran, a lancé des attaques en direction d'Israël le 2 mars, disant vouloir ainsi venger l'assassinat du guide suprême de la Révolution iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei, au premier jour de la campagne de bombardements israélo-américains en Iran le 28 février.

Israël a répondu par des frappes au Liban, principalement dans le sud du pays et dans la capitale Beyrouth, avant d'annoncer lundi élargir ses opérations terrestres dans le pays, déplaçant près d'un million de Libanais, avec la perspective d'une invasion sans précédent depuis le conflit de 2006.

D'après quatre sources – dont deux représentants syriens –, le projet de Washington a été discuté pour la première fois l'an dernier par des représentants américains et syriens.

Il a été de nouveau mis sur la table par l'administration américaine au moment où les États-Unis et Israël ont lancé leurs opérations militaires en Iran. Une demande américaine a été formulée peu avant le début de la guerre, ont dit les deux représentants syriens ; une source au sein des services occidentaux de renseignement a déclaré pour sa part que la demande avait été transmise juste après les premières frappes.

Reuters s'est entretenu avec dix sources : six représentants et conseillers gouvernementaux syriens, deux diplomates occidentaux, un représentant européen et une source des services occidentaux du renseignement.

Toutes ont rapporté que le gouvernement sunnite de Damas a étudié avec prudence l'hypothèse d'une opération transfrontalière au Liban, mais qu'il demeurait hésitant.

Sollicité, un porte-parole du département d'État américain a refusé de commenter des "communications diplomatiques privées", renvoyant les demandes de commentaires aux gouvernements syrien et libanais.

Réagissant via le réseau social X après la publication de cette dépêche, l'émissaire américain pour la Syrie, Tom Barrack, également ambassadeur en Turquie, a déclaré que les informations selon lesquelles les Etats-Unis encouragent Damas à envoyer des troupes au Liban sont "fausses et inexactes".

LA SYRIE PRIVILÉGIE POUR L'HEURE DES MESURES "DÉFENSIVES"

En dépit de son inimitié de longue date à l'égard du Hezbollah et de Téhéran, qui ont soutenu militairement Bachar al Assad lors de la guerre civile syrienne, le président syrien Ahmed al Charaa, ancien chef de l'alliance de rebelles ayant fait chuter Assad en décembre 2024, agit avec prudence depuis le début de la guerre en Iran.

Damas est convenu avec ses alliés arabes que la Syrie devait se tenir à l'écart de la guerre et prendre uniquement des mesures défensives, a fait savoir l'une des sources – un représentant syrien de haut rang.

Le gouvernement syrien a déployé depuis début février des unités de roquettes et des milliers de soldats à la frontière avec le Liban, présentant ces mesures comme défensives.

Ni le ministère syrien des Affaires étrangères, ni le ministère de l'Information n'ont répondu à des demandes de commentaires.

La présidence à Beyrouth a déclaré en réponse à des questions de Reuters n'avoir reçu aucune "indication ou notification de la part des États-Unis, des Occidentaux, des pays arabes ou de la Syrie" à propos de discussions entre Washington et Damas sur une possible opération transfrontalière.

Joseph Aoun a eu deux entretiens téléphoniques avec Ahmed al Charaa, dont un auquel a participé également leur homologue français Emmanuel Macron, lors desquels le président syrien a déclaré que la Syrie respectait la souveraineté du Liban et n'avait aucun projet d'intervention, ont dit les services du président libanais. Beyrouth se coordonne avec Damas s'agissant d'accords frontaliers mais ils n'ont jamais discuté du Hezbollah, a ajouté la présidence libanaise.

Pour sa part, l'armée libanaise a déclaré que les canaux de coordination avec la Syrie demeuraient ouverts dans le cadre d'efforts pour "répondre aux questions frontalières et aux défis communs de sécurité", avec l'objectif d'éviter des tensions ou des incidents et garantir ainsi la stabilité de la frontière.

Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a déclaré avoir été informé par Ahmed al Charaa que "le renforcement de la présence militaire le long de la frontière syro-libanaise a uniquement pour but de renforcer les contrôles frontaliers et maintenir la sécurité intérieure de la Syrie".

Le président syrien a souligné également l'importance d'une coordination continue, a-t-il dit.

DAMAS DIT SOUTENIR LES EFFORTS DE BEYROUTH

Pressé en ce sens par Washington, Joseph Aoun a mis sur pied un plan de désarmement du Hezbollah, parti politique représenté au Parlement et dont le président libanais a dit plus tôt ce mois-ci interdire toutes les activités militaires.

Reste que Joseph Aoun, ancien commandant en chef de l'armée, agit avec précaution alors que le Hezbollah dispose toujours d'un arsenal puissant et jouit d'un soutien important au sein de la communauté chiite libanaise.

Ahmed al Charaa a dit par le passé soutenir les efforts de Joseph Aoun pour désarmer le Hezbollah, plus puissant que les forces armées libanaises.

Selon le représentant syrien de haut rang, Washington a donné à Damas son feu vert pour mener une opération dans l'est du Liban afin de contribuer au désarmement du Hezbollah quand le moment serait opportun.

Mais le gouvernement syrien voit dans une telle démarche le risque que l'Iran lance des attaques de missiles contre la Syrie et craint d'alimenter les troubles au sein de la minorité chiite, faisant planer une menace sur les efforts destinés à stabiliser le pays après des violences sectaires sanglantes.

Deux diplomates occidentaux de haut rang ont également déclaré que les États-Unis avaient approuvé l'idée d'une intervention militaire transfrontalière de la Syrie contre le Hezbollah.

La source occidentale des services de renseignement et le représentant européen ont rapporté que Washington a demandé à l'armée syrienne de jouer un rôle plus actif pour contrer le Hezbollah, possiblement via une incursion terrestre.

Ils ont ajouté que Damas était méfiant face au risque qu'une opération militaire au Liban puisse exacerber les tensions bilatérales.

Aucune décision finale n'a pour l'heure été prise à l'égard d'une possible intervention au Liban, a déclaré un responsable de l'armée syrienne, ajoutant que cette option restait sur la table dans l'hypothèse d'un conflit entre l'État libanais et le Hezbollah.

La semaine dernière, l'armée syrienne avait rapporté que des obus d'artillerie du Hezbollah avaient atterri dans un village frontalier. Le mouvement armé libanais avait alors dit avoir repoussé une tentative d'Israël d'infiltrer le Liban via ce village; des représentants israéliens ont dit ne pas être informés d'une telle opération. L'armée syrienne avait ajouté "envisager des options appropriées pour prendre les mesures nécessaires" en réponse.

(Reportage Feras Dalatey, Maya Gebeily, Timour Azhari, avec la contribution de Mahmoud Hassano; version française Jean Terzian, édité par Nicolas Delame)