Les marchés se durcissent encore un peu plus pour la dette française après un week-end de violences, le "spread" passe le seuil de 1,5%
information fournie par Boursorama avec Media Services 20/10/2026 à 15:18

"Les marchés financiers sont aujourd'hui beaucoup plus sévères avec la France que les agences de notation", selon un expert, qui note que "la dette française se négocie à un niveau comparable à celui d'un émetteur noté BB+, soit la catégorie spéculative".

( AFP / MATTHIEU RONDEL )

Le durcissement des conditions d'emprunt se poursuit mardi 20 octobre pour la France après un week-end de violences urbaines, qui semble avoir renforcé les doutes des investisseurs sur la capacité du pays à redresser ses comptes face à une colère sociale limitant ses marges de manœuvre.

Mardi matin, l'écart entre le taux d'emprunt à dix ans de la France et celui de l'Allemagne a franchi le seuil symbolique de 1,5 point de pourcentage, à 1,53 point au plus haut de la séance peu après 11h. En clôture, c'est-à-dire en fin de séance des marchés, il s'était établi à 1,48 point lundi, un niveau que la France n'avait plus connu depuis janvier 2012.

Cet écart mesure la méfiance des investisseurs envers la dette française. Plus il est élevé, plus la France paie cher pour se financer par rapport à l'Allemagne, considérée comme l'emprunteur le plus sûr de la zone euro. Concrètement, la France empruntait mardi à 4,96 % sur dix ans, contre 3,43 % pour sa voisine.

Signe du malaise, la France emprunte nettement à un taux plus cher que l'Italie (4,59 %) et l'Espagne (4,07 %), deux pays longtemps considérés comme les maillons faibles de la zone euro.

"Les pressions politiques et sociales s'accumulent"

Samedi, dans le sillage de la mobilisation nationale pour le pouvoir d'achat, de nombreuses villes ont été secouées par des pillages et des émeutes. Ces violences ont conduit à environ 2.400 interpellations et près d'un millier de policiers et gendarmes ont été blessés, selon les autorités.

Or, "les pressions politiques et sociales s'accumulent au moment même où le pays tente de bâtir un budget de rigueur pour l'an prochain", relève Kathleen Brooks, directrice de la recherche chez XTB. Dans son projet de budget pour 2027, le gouvernement français prévoit 43 milliards d'euros d'efforts nouveaux pour ramener le déficit public à 5 % du produit intérieur brut (PIB). Mais un compromis paraît difficile dans un Parlement profondément divisé.

"Les émeutes du weekend (...) soulignent à quel point il sera difficile pour un gouvernement de mettre en œuvre le type de restriction des dépenses nécessaire pour réduire le déficit", estime Neil Wilson, stratège chez Saxo UK. Pour les investisseurs, le seuil de 1,5 point franchi mardi n'est pas anodin. Ce niveau est "associé à la crise de la dette de la zone euro" , notent les stratégistes d'UBS Global Wealth Management.

Si l'écart des taux d'emprunt entre les deux premières puissances économiques de la zone euro reste "durablement au-dessus de 1,40 point de pourcentage, cela signalerait que le marché ne considère plus les tensions sociales comme un incident isolé", estime John Plassard, chef de la stratégie d'investissement chez Cité Gestion Private Bank.

L'ombre de la présidentielle

Ces tensions surviennent en France alors que l'agence de notation Moody's doit réexaminer vendredi la note du pays. Moody's classe actuellement la France Aa3, dernier cran de la catégorie "haute qualité", avec une perspective négative, ce qui signifie qu'elle envisage d'abaisser cette note. Or une note plus basse peut renchérir davantage le coût de la dette.

"Les marchés financiers sont aujourd'hui beaucoup plus sévères avec la France que les agences de notation", observe Christopher Dembik, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet AM. Selon lui, à ce niveau d'écart avec l'Allemagne, "la dette française se négocie à un niveau comparable à celui d'un émetteur noté BB+, soit la catégorie spéculative" , qui regroupe les emprunteurs jugés les plus risqués.

Surtout, les investisseurs regardent déjà au-delà du budget car "même si le gouvernement actuel parvient à en faire adopter un, l'élection présidentielle de l'an prochain pourrait défaire tout ce qui est décidé aujourd'hui", pointe de son côté Ipek Ozkardeskaya, analyste de Swissquote Bank, en jugeant que la nervosité pourrait durer au moins jusqu'au scrutin présidentiel des 18 avril et 2 mai 2027.

L'euro en fait aussi les frais, estime quant à elle Kathleen Brooks : "Si ces émeutes renforcent le soutien à Marine Le Pen, hostile à l'Union européenne, nous pourrions assister à de nouvelles baisses de la monnaie unique."