Les hackers de la Corée du Nord, l'arme secrète qui a fait tomber Binance
information fournie par Reuters 06/11/2026 à 10:58

par Heejin Kim, Kyu-seok Shim, Maggie Grether et Brenda Goh

La Corée du Nord récompense ses meilleurs hackers, chargés de braquages tels que celui de la plateforme de cryptomonnaies Binance qui a rapporté la coquette somme de 6,3 milliards de dollars (5,63 milliards d'euros), par des avantages tels qu’un appartement spacieux dans la capitale, Pyongyang, et d’énormes primes en devises fortes, malgré des horaires de travail exténuants.

Le dirigeant Kim Jong-un a constitué une armée de hackers de classe mondiale grâce à ces incitations, dans le cadre d’un programme vieux de plus d’une décennie qui sélectionne chaque année 200 des collégiens les plus brillants pour qu’ils suivent une formation en génie informatique, selon des transfuges et des analystes.

Une fraction d’entre eux finit par devenir des hackers, un investissement qui s’est avéré extrêmement rentable, puisque le groupe a évolué depuis ses débuts, où il gérait des sites de jeux d’argent illégaux, jusqu’à réussir le plus grand cyber-cambriolage au monde le mois dernier.

"Ils constituent en réalité l’une des armes secrètes de Kim Jong-un", a déclaré Kim Heung-kwang, un transfuge nord-coréen qui a formé des hackers pour le compte de l’État avant de fuir en Corée du Sud en 2004.

"Aucun autre pays ne forme des hackers de cette manière, en recherchant systématiquement les enfants les plus brillants, dans le seul but d’en faire des agents", a-t-il ajouté. "Peu importe qu’ils souhaitent ou non devenir hackers."

Le FBI et Binance ont déclaré que la Corée du Nord était responsable du piratage de Binance, mais Pyongyang a nié ces accusations. Des cabinets d’enquête spécialisés dans la blockchain ont attribué cette attaque à un groupe nord-coréen connu sous le nom de "TraderTraitor".

Ce démenti s’inscrit dans une tendance constante de la Corée du Nord à rejeter depuis des années de telles accusations, les qualifiant de provocations politiques montées de toutes pièces.

SÉLECTION SYSTÉMATIQUE

La Corée du Nord a mis en place une unité cyber en 1998, mais a rehaussé son statut après l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un et a déclaré en 2013 que la cyberguerre était, au même titre que les armes nucléaires et les missiles, une "épée polyvalente" essentielle à la capacité de frappe du pays.

La sélection des candidats commence au collège, dès l’âge de 11 ou 12 ans, les autorités choisissant environ 150 à 200 enfants par an pour étudier l’informatique, ont expliqué Kim Heung-kwang, ancien formateur, et deux transfuges ayant travaillé dans le secteur des technologies de l’information.

À 17 ans, les meilleurs éléments sont envoyés dans les meilleures universités nord-coréennes et subissent une nouvelle sélection avant que quelques élus n’intègrent finalement l’unité "cybermilitaire" en tant que hackers, ont-ils ajouté.

Ils sont formés dans des domaines tels que les protocoles de cryptomonnaie et la rétro-ingénierie de matériel informatique étranger, en plus de matières plus conventionnelles comme les mathématiques avancées et les langues étrangères, a précisé l’un d’entre eux.

Ceux qui ne deviennent pas pirates informatiques sont formés pour développer des logiciels ou des applications destinés à des entreprises occidentales dans le cadre de missions à distance.

"Alors que les meilleurs étudiants sud-coréens peuvent se tourner vers la médecine ou d’autres carrières prestigieuses, la Corée du Nord canalise ses meilleurs talents vers ses programmes nucléaires et cybernétiques, leur garantissant ainsi pratiquement un avenir assuré", a déclaré Lim Jongin, professeur émérite à l’école de cybersécurité de l’université de Corée.

Parmi les autres privilèges dont bénéficient les hackers, on peut citer les voyages à l’étranger vers des pays alliés, comme la Chine, où ils peuvent accéder plus librement à Internet.

Les exploits réussis peuvent rapporter jusqu’à 30% des gains du piratage en dollars américains à l’unité militaire des hackers, et ceux-ci peuvent même se voir attribuer un appartement dans la capitale où leurs parents peuvent également séjourner, a précisé Kim Heung-kwang.

"Selon certains témoignages, les cyber-spécialistes qui réussissent se voient attribuer des appartements à Pyongyang", a déclaré Lim Jongin, ajoutant que la superficie de ces logements pouvait atteindre 132 m².

Ces personnes peuvent également adhérer au parti au pouvoir et contracter des mariages prestigieux au sein de familles de l’élite, a déclaré l’un des transfuges.

Il s’agit cependant d’un petit groupe. Les opérations de cyberguerre de la Corée du Nord emploient environ 8.400 personnes, selon une estimation du Service national de renseignement sud-coréen datant de 2024.

Les médias d’État nord-coréens ne célèbrent pas publiquement les exploits de ces hackers, mais ils mettent régulièrement en avant des étudiants qui font preuve de talent en programmation.

En 2015, la Corée du Nord a inauguré la "rue des scientifiques Mirae" dans la capitale, à la construction de laquelle Kim Jong-un avait étroitement participé, ont indiqué les médias d’État.

La désignation officielle des pirates informatiques en Corée du Nord était "scientifique" ou "chercheur", a déclaré l’un des transfuges.

AVANTAGE D'ÉTAT

Parmi les autres groupes de pirates informatiques associés à la Corée du Nord figure le groupe Lazarus, également connu sous le nom d’APT38, que les États-Unis ont accusé en 2022 d’avoir volé pour plusieurs centaines de millions de dollars de cryptomonnaies sur le réseau blockchain Ronin. Le FBI a déclaré que TraderTraitor était affilié à Lazarus.

Le soutien de l’État rend les pirates nord-coréens plus dangereux et plus difficiles à repousser, car ils ne subissent aucune conséquence après leurs attaques successives, ce qui leur permet de perfectionner leurs stratégies, ont expliqué des analystes.

"Dans le monde de la cybercriminalité, souvent, si vous commettez une erreur… c’est tout ce dont les forces de l’ordre ont besoin pour vous coincer", a déclaré Alec Zebrick, responsable senior des services mondiaux pour la région Asie-Pacifique chez Chainalysis.

Mais les pirates nord-coréens "agissent pour le compte du régime ; ils vont donc continuer, même après leurs succès", a-t-il ajouté.

"Même après des échecs, ils continueront, car il est très difficile pour la communauté internationale de prendre des mesures à leur encontre."

D'autres groupes qui ont été en contact avec des informaticiens nord-coréens, qui rapportent de l'argent au régime de Kim Jong-un en décrochant des emplois à distance dans des entreprises occidentales, les décrivent comme très organisés, polis dans leurs interactions et grands adeptes de l'IA.

"On y voyait clairement une structure de type militaire. Des horaires stricts, le nettoyage des bottes, un ordre rigoureux", a déclaré le YouTuber Deeveeaar, qui affirme avoir piraté les caméras surveillant les informaticiens nord-coréens au travail.

"Dire qu’ils 'utilisent beaucoup l’IA' est un euphémisme. L’IA est la véritable colonne vertébrale de leurs opérations", a-t-il ajouté, citant notamment l’utilisation de comptes payants sur ChatGPT, Claude Code et Cursor, parmi de nombreux autres outils d’IA.

"Ils s’en servent pour écrire du code, modifier leurs CV et en créer de nouveaux. Ils vont même jusqu’à falsifier des documents et des identités."

Binance a indiqué que les pirates avaient utilisé un faux entretien d’embauche et un logiciel dissimulé dans une annonce pour compromettre les ordinateurs des employés, avant d’utiliser un outil d’IA interne pour prendre le contrôle des systèmes.

En 2025, une équipe de surveillance des sanctions composée de 11 membres des Nations unies a déclaré que TraderTraitor avait obtenu des comptes ChatGPT et DeepSeek.

DES CONDITIONS DE TRAVAIL DIFFICILES

Pourtant, le mode de vie d’un pirate informatique ou d’un spécialiste de haut niveau au service de la Corée du Nord est éprouvant, en particulier lorsqu’on lui confie une mission ou qu’il est envoyé à l’étranger, selon d’anciens informaticiens et des organisations de défense des droits de l’homme.

Vivre dans des espaces exiguës, travailler souvent plus de 10 heures par jour, subir une surveillance constante et devoir atteindre des objectifs stricts font partie des inconvénients, ont déclaré d’anciens informaticiens interrogés dans le cadre d’un rapport publié l’année dernière par l’organisation de défense des droits PSCORE.

"Il y a toujours une pression pour continuer à gagner de l’argent", a déclaré le directeur exécutif de l’organisation, Nam Bada. "Le stress est extrême, et en raison de la tension psychologique, les gens développent des problèmes de santé qu’ils n’avaient pas auparavant."

Les informaticiens doivent atteindre un objectif mensuel exprimé en dollars, sous peine d’humiliations et d’autres sanctions, a-t-il ajouté.

Pourtant, selon les analystes, le succès de ces pirates informatiques risque d’encourager le dirigeant nord-coréen, à mesure qu’ils s’améliorent et deviennent plus ambitieux.

"Nous les voyons de plus en plus se tourner vers ce que nous appelons la 'chasse au gros gibier'", a déclaré Alec Zebrick.

"Ils ciblent donc certaines de ces grandes organisations, qui disposent potentiellement de réserves financières plus importantes, qu’ils pourraient potentiellement dérober. Ce sont des cibles plus difficiles", a-t-il ajouté.

"Cependant, comme le montre l’affaire Binance, le butin peut certainement justifier le temps qu’ils y consacrent"

(Reportage de Heejin Kim, Kyu-seok Shim, Maggie Grether et Brenda Goh; Rédigé par Brenda Goh; Version française Matthieu Huchet, édité par Augustin Turpin)